Les Carnets du dictateur, huitièmes préludes
27 de août
La journée d’hier fut poignante d’émotion. Alors que mon réveil venait à peine de sonner, je restais néanmoins sous ma couette dédicacée par le Führer en personne (édition limitée), lorsque, surprise, on annonça la venue adjacente de ma mère. Cette annonce dont je ne pouvais que m’esbaudir, me rappelait que jamais je n’avais revu cette femme pour qui je fus le fœtus, depuis que j’étais dictateur (il y a cinquante ans). Mes médiations furent bientôt raccourcies par l’irruption wagnérienne qu’elle fit dans ma chambre. « Alors, on vient plus voir sa pauv’mère ?! » hurlait-elle, sa canne à la main, légèrement énervée par les véridiques paroles qu’elle prononçait et dont elle semblait prendre conscience. Je remarquais ses mains âgées. « Ecoute maman, je suis pas mal occupé en ce moment. » répondis-je spontanément. Elle avait l’air vieille par rapport à la dernière fois. « Et qu’est-ce que tu deviens ? » enchaînait la pauvre femme, se souciant à peine de mes réponses, noyée dans les tremblement de sa sénilité. « Eh bien, tu vois, je suis dictateur ! » dis-je non sans une once de fierté naïve, celle que je réservais, jadis, à ma génitrice ici présente (je parle de l’once, suivez bien) qui ne semblait dur de la feuille. « Ca rapporte bien ça ? » demandait-elle à présent, elle, qui s’était toujours soucié de mon avenir. « Ouais bah ça va quoi. » « Et qu’est-ce que tu fais toute la journée ? » « Oh bah tu sais, je prends des décisions, je dirige le pays d’une main de fer et dictatoriale, enfin voilà quoi, j’m’occupe ! » Je gardais la parole : « Ca te fait quel âge maintenant ? » « 91 ! » « 91 ! » répétais-je surpris.
« Qu’est-ce qui devient papa au fait ? » m’inquiétais-je ensuite. « Il est mort, tu le sais bien. » Ma surprise fut grande. « Mais de quoi ? » « Ben il a été embarqué dans un camp…..» Elle stoppa net. Embêté, je la rassurais : « Ah mais il doit pas être mort, fallait me le dire ça, je peux faire sauter ça, tu m’le dis et je peux le faire sortir moi, hein ! » « Ah bon.»
Lorsque le soir, elle décidait de repartir, elle me laissa dans la main un prospectus appelant à la Résistance. Décidemment, comme disait je ne sais plus qui, la vieillesse est un naufrage !