Songe au catadioptre
Hervé Razisporc était un homme digne qui aimait la vie autant que sa femme. A défaut d’être admirablement beau, Hervé Razisporc était un excellent chasseur de papillon. ; mais surtout, il était un mari fidèle et dévoué. Sa femme, avait quant à elle le mérite de ressembler à son mari ; et non pas l’inverse.
En marge de ces assiduités réciproques, Hervé Razisporc avait une grande passion : le rêve. Rêveur pratiquant, il s’était efforcé depuis déjà bien des années à écouter ses rêves, à les noter, à les interpréter. Cette passion pour le songe qui tire directement ses racines dans l’inconscient ne datait toutefois pas de ces quelques années, non, car dès son enfance, le petit Hervé avait un cahier sur lequel il prenait note de tout ; de son rêve en des détails des plus surprenants. Malheureusement, né dans une famille tombée dans la médiocrité, pauvre et peu cultivée, ses écrits disparurent dans le dépotoir du mépris lorsque sa mère y tomba dessus. Depuis ce jour, dans chacun de ses rêves, malgré un chagrin érodé par le temps, ressurgit cette vision saisissante dans l’esprit d’Hervé Razisporc toute nimbée d’un rouge pourpre depuis toujours et à jamais associé au tragique événement susdécrit.
Les séquelles qui s’en suivirent se caractérisaient par un dégoût profond pour le rêve que Hervé délaissait d’ailleurs sans remords durant ses périodes boutonneuses nimbées de nullité intello-culturelle pourtant revendiquée par ses molles gouapes. Mais finalement, s’étant un temps intéressé au foot pour compensé¹, il revint vite à sa passion initiale, celle sur laquelle il avait tout misé. Quelques mois ensuite, ses profondes désillusions prirent définitivement fin lors du décès de sa mère auquel il n’assista point à cause d’un plat qui se mangeait froid.
Après avoir rencontré sa femme dans un rêve, il en rencontrait une autre qui devint sa femme. L’ayant vaillamment immiscé aux complexes mécanismes du rêve qu’il avaient lui-même observés et décrits, et après lui avoir transmis sa passion, ils décidèrent d’un commun accord de se raconter tout, en détail, leurs songes, si pervers soient-ils.
S’écoulèrent des jours heureux jusqu’à qu’Hervé du se retrouver face un épais et sournois problème : il rêvait depuis un mois de la même fille. Néanmoins sincère, il racontait tout à sa femme qui était peut-être davantage alarmée qu’il ne l’était. Puis se posait un nouveau problème pour le moins problématique qui n’arrivait pas à point : Hervé Razisporc ne parvenait plus à se souvenir d’aucun rêve. Si cette situation au demeurant fréquent dans le couple se présentait parfois, elle semblait exagérée et suspecte chez Hervé, l’éternel sincère.
Troublés par ces inopportuns ennuis, Hervé devenait faible face à la puissance redoublée que sa femme se délectait à développer ; toutefois, leur petit jeu continuait. Si Hervé retrouvait son entrain passé pour le rêve, ses nouveaux crus ne semblaient pas convenir à sa femme qui le soupçonnait de flétrissures. Tombant dans une perte de confiance éperdue, il perdit incessamment après son boulot et sa femme ne manquait pas de le foutre à la porte après moult démarches concernant le divorce.
Blessé jusqu’à la moelle, Razisporc de son prénom Hervé ne vit plus à ce jour que dans la rue où il passe la plupart de ses nuits. Démunie, diminué, Hervé Razisporc était incapable de rêver, non que son esprit fût bien désemparé, mais plutôt à cause de sa grande frilosité. Admettant pour le moins du monde sa condition de sans domicile tout court, il était du reste incapable de lutter contre ce ténébreux froid et notamment celui qui accompagne le crépuscule ; ce désagrément se traduisait ainsi par une impossibilité de dormir peu adapté pour le rêveur qu’il était. Incapable de fermer les yeux, il décida finalement de les ouvrir en grand et d’affronter la dure réalité dans laquelle il vivait. C’est ainsi que commençait une nouvelle vie pour Hervé Razisporc ; une vie de cauchemar.
¹ Erreur qu’il reconnaîtra plus tard dans ses mémoires