Laissons choir le choix

Publié le par Lukaleo

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     Dans la vie, les gens doivent faire de temps en temps des choix qui ne sont pas toujours faciles, ce qui rend d’ailleurs la tâche compliquée. Ainsi, quand on demande à Philipe Juron s’il veut ou non qu’on rajoute du poivre sur ses pattes, il ne sait pas, et hésitant de partout et tremblotant de toute part, il ne sait quoi répondre, puisque dès le départ, il n’ose pas faire le choix fatidique qui se dresse devant lui : d’un côté, ces pattes, elles ont pas l’air mauvaises, et puis, le poivre ça le fait éternuer. Mais d’un autre côté, si elles sont aussi fades que le dernier album de Yannick Noah, c’est pas la peine de les bouffer, d‘autant que le poivre, il aime bien (même si ça le fait éternuer).

     Or, le serveur est là, souriant et clignant des yeux, exhibant le récipient dans lequel est contenu le poivre, avec une frappante immobilité, qui n’aide en aucune façon notre ami Philipe Juron, qui ne sachant pas quoi répondre, exprime finalement que « non », il ne veut pas de sel dans ses pattes. Le serveur, après un temps de réflexion de deux secondes, toujours en clignant des yeux, et rigide comme un manche à ballet, s’en va dans sa cuisine où il pourra se faire engueuler par le chef au képi en clignant des yeux et en restant d’une frappante immobilité comme il lui plaira.

     Mais tandis que nous analysions le comportement pathologique de ce serveur ridicule nous oublions une chose : le choix. Quelques imbéciles penseront que Philipe Juron n’a pas fait de choix : il pouvait en prendre ou non, et ne sachant que faire, il a dit non, ce qui en plus d’être tout à fait passionnant, prouve avec une fébrile infaillibilité que notre Juron a bien choisi, puisque faisant mine de pas choisir, il aura choisi de ne pas prendre de poivre ! Or, et c’est là que les larmes d’émotion vont commencer à perler sur vos joues, ce non-choix est tout simplement déguisé en choix négatif ! Car tout non-choix est littéralement négatif, tout comme un choix négatif est forcément un non-choix ! Donc, en plus d’avoir fait le choix de ne pas en faire, il fait le choix de l’absence de poivre, qu’il dissimule habilement sous le masque ridicule du choix d’absence de choix, ce qui a bien fait rigoler n’importe lequel des lecteurs attentifs de ce texte accablant qui ne m‘ont pas laissé choir en court de route.

     Mais tout cela ne nous ramène-t-il pas à cette question : si Kubrick avait raison, si Burgess avait raison, si comme ils le disaient jadis, le choix était ce qui faisait d’un homme un homme, et si l’absence de choix chez un homme faisait de cet homme un homme sans humanité aucune, alors, Philipe Juron était-il vraiment un homme ? Peut-être, mais alors un homme que le poivre fait éternuer, et dans ce cas, c’est une tapette.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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