Monsieur Frank
Dans une laconique bourgade établie en Corrèze et qui portait le nom de Montignac-sur-Vézère, vivait dans un isolé pénates, un certain monsieur Frank. Basané et bistré, trapu et courtaud, d’un aspect fortin et vigoureux, monsieur Frank arborait une musculature aguerrie et un robuste squelette, tandis que son inesthétique visage s’avançait vers l’avant sans être pour autant convenablement dessiné, bien au contraire. De par la saugrenue étroitesse de son crâne, dont le volume encéphalique ne dépassait pas les 1200 mètres cubes, ainsi que de son fort disgracieux bourrelet sus-orbitaire, il s’attirait malheureux les narquoises foudres de ses discourtois voisins. Et son accent lancéolé d’eurasien reculé n’arrangeait pas les choses.
Car ce qu’il faut dire, c’est que monsieur Frank cachait un effroyable secret, qui n’en était d’ailleurs plus vraiment un dans la mesure où tout le monde dans le village était au courant : il était le dernier Homme de Neandertal. Aussi difficile que cela puisse paraître, puisque ceux-ci ont énigmatiquement disparus il y a de cela 30 000 ans, notre monsieur Frank, par une inconcevable anomalie de la nature, resta le dernier vestige encore vivant de cette espèce, brillante en son temps. Et comme il aimait à le rappeler avec une certaine dérision : « Qu’il est difficile d’être le dernier ambassadeur des Néanderthaliens ! »
Le but suprême de monsieur Frank, le sens même de son existence, et pour ainsi dire, sa seule raison de vivre, était de trouver ce qu’il appelait avec un attendrissant pincement au cœur, une « semblable charitable », c'est-à-dire une Néanderthalienne, prête à perpétuer son espèce, de façon à ce que les Homo neanderthalensis ne disparaissent pas définitivement de la surface de la Terre, ce qui serait fort regrettable. Or, monsieur Frank était bien seul et cela malgré ses innombrables annonces, rédigées dans le langage le plus châtié, et publiées dans les plus respectables journaux tels que le Lascautois libéré ou le Corrézien indépendant et dont voici de délectables extraits : « Cherche Néanderthalienne de culture moustérienne avec front fuyant, pommettes en retrait, vaste cavité nasale, fosse sus-iniaque, arcade dentaire et nez avancés et sans menton, pour soirée scrabble au coin du feu »
Une bien intelligible incompréhension envahissait monsieur Frank lorsqu’il évoquait la blafarde absence de réponses dont ses vaines annonces furent les victimes : « Qu’il est difficile d’être le dernier ambassadeur des Néanderthaliens ! » rappelait-t-il avec grisaille de sa voix fort aiguë. Mais il restait pour lui encore des raisons d’espérer : alors qu’il allait acheter son pain quotidien, essuyant rageusement les viles boutades de ses, parait-il, supérieurs condisciples hommes de Cro-magnon, il vit de l’autre côté de la rue une courte femme au visage carré et déplaisant, à la démarche chaloupée et assez peu académique, signe d’un certain malaise et plus précisément d’une caractéristique osseuse unique en son genre. Elle était tout à fait charmante !
De ses longs bras et du déraillant timbre de sa voix criarde, il appela cette femme, sur le trottoir opposé, croyant enfin voir celle qui allait permettre aux hommes de Neandertal de renaître de leurs cendres. En face, celle-ci fit un geste de réponse, et soudainement, comme si un éclair de compréhension passait dans son cerveau quelque peu limité, monsieur Frank comprit jovialement que ses annonces journalistiques n’avaient pas été vaines. Enfin, il trouvait cette tant désirée « semblable charitable » ! La joie s’empara violemment des deux êtres qui d’un commun accord, traversèrent mutuellement la rue pour se rejoindre en son milieu. Dans l’élaboration athlétique de leurs jonctions, ils n’avaient d’yeux que l’un pour l’autre, riant aux éclats, criant leur joie, vivant cet instant d’émoustillantes retrouvailles au ralenti pour mieux en ressentir l’intense plaisir : enfin, les hommes de Cro-Magnon n’allaient plus avoir le monopole de l’humanité, et sur la marché du genre homo arrivait un sérieux concurrent ! Quelle euphorique jubilation, quelle inflexible félicité, quelle mirifique exultation ressentit monsieur Frank au plus profond de lui-même, comprenant de par son acharnée recherche la survie de son espèce néanderthalienne !
Monsieur Frank comprit plus tard que si cette personne était bien de son espèce, elle était aussi du même sexe, ce qui le pousse à dire aujourd’hui que le monde est à l’image des gens efféminés : mal fait.