Cabiria, mon manège

Il y fait bien sombre, dans cette grande pièce, haute de plafond et large de ventre ; les murs semblent en bois – on distingue des planches, des clous, des rainures. Un silence vrombissant recouvre l’atmosphère bleutée et poussiéreuse ; pas un mouvement. Un bruit – du dehors ; des pas, lointains, qui s’approchent ; on vient. Quelque chose bouge ; un son mat retentit à l’intérieur du vaste dépôt. Une porte s’ouvre – un homme rentre lentement, et avec lui, un vaste halo de lumière. Une lanterne dans sa main gauche. Un chapeau sur la tête. Une longue barbe. Il ferme la porte derrière lui, avec précaution – et sa main droite. Mais qui est-ce donc qui rentre dans ce grand local de bois ?... Le voilà qui s’avance à l’intérieur ; la lanterne jette derrière lui une ombre immense et courbée, qui se meut silencieusement dans les angles des murs et des plafonds. Lentement, le vieillard traverse la pièce ; il semble qu’un sourire satisfait et tranquille se tienne sous sa barbe grise. Une sorte de cape sale et effilochée traîne dans son sillage, et le son satiné d’un bruissement de tissu recouvre le bruit feutré de ses pas.
Sans nul doute, il connaît l’endroit. Le voilà qui s’arrête dans un des angles de la vaste pièce. Il souffle un coup sec sur la petite flamme de sa lanterne – et soudain, le noir. On n’entend plus que les chevrotements discrets de sa respiration – comme un tout petit rire, à peine esquissé. Il fait un mouvement – on entend fredonner les plis de son étrange pelisse. Aurait-il levé le bras ? Quelque chose de métallique semble être en train de se déplacer – un son approchant titille le silence alentour. Comme une poignée. Soudain le bruit d’un choc clôt cet énigmatique crescendo. Le vieil homme lâche un soupir de satisfaction ; puis, rien. Quelques secondes passent, sans le moindre bruit, ni le moindre événement – toutes se confondent dans un amas d’instants sans présent, habités entièrement par l’attente, dirigés seulement vers l’avenir.
Alors éclate le son d’une détonation électrique, comme celui d’un flash ; puis c’est une vibration qui s’enclenche, et qui va, de plus en plus forte, de plus en plus effrénée… et des lumières scintillent faiblement dans toute la pièce... on distingue des ampoules, rondes et jaunes, alignées d’étrange façon, qui tentent de s’allumer complètement, qui s’efforcent de briller… Ils semblent qu’elles se déplacent, dans un étrange et imperceptible mouvement circulaire… et voilà que d’étranges formes, et de multiples couleurs, surgissent du noir vacillant, dans le mouvement et sous une fragile musique. Mais que se passe-t-il ?... La lumière se fait plus forte, et les formes plus précises, et la musique plus vigoureuse. Et notre vieillard se met à rire en levant ses deux bras : oui !... C’est là un carrousel qui vient de prendre vie, un immense et sublime carrousel !
Et tout fonctionne à merveille maintenant : le carrousel tourne sa musique, et ses chevaux, innombrables, dans leur galop pétrifié, dansent leur danse du haut et du bas ! Et va les décors, et les couleurs, et la vaste farandole ! Et soudain, derrière les murs et derrière la musique, au dehors, on distingue des cris de femmes et de joie… Et alors : une horde de sublimes créatures, fagotées de corsage, de porte-jarretelles, de paillettes et de vertugadins, pénètrent dans le grand local de bois, et surmontent les impassibles chevaux de bois, en riant aux éclats !... Et tout en tournoyant dans l'espiègle manège, ces femmes lubriques, de leurs lèvres pulpeuses et décorées de rouge, envoient à notre bon vieillard, maître du carrousel, d’innombrables baisers imaginaires, qu’il reçoit tous dans ses grands yeux illuminés de rire ! « Roulez jeunesse ! » hurle-t-il, en faisant danser dans l’air, de sa main gauche, sa petite lanterne, qui ne brillera plus – avant demain.