Histoire de l'échec, Dernières considérations sur l'Iliade I

Publié le par Jovialovitch


 

     Le tragique n'est pas absent de l'Iliade. Et l'échec n'est pas fatalement lié à la tragédie. On a évoqué Achille et son amor fati ; cet amour de la destinée trouve son expression la plus parfaite quand le héros Achéen revient au combat, et que les dieux abandonnent bien vite Ilion et Hector. Il reste cette énigme qui décidément ne se lasse de nous importuner ; la colère d'Achille, qu'elle est sa signification la plus profonde. Ce refus primordial qui s'achève finalement dans la douceur et l'apaisement. En fait, il ne s'agit ni de l'orgueil du héros comme on l'a pensé trop souvent, ni même d'une flétrissure, celle de l'échec, comme nous l'avons-nous même émis précédemment ; c'est plutôt un stade auquel tous les héros sont confrontés, c'est le moment où ceux-ci se laissent saisir par leur puissance, qui est le plus souvent passionnelle ; le héros dépasse la borne, dans une sorte d'irresponsabilité, qui fait qu'il commet un acte que normalement il n'aurait jamais commis naturellement. Si l'on veut, la colère d'Achille, est la conséquence du dépassement passionnel de sa propre nature affirmative. Ce qui peut être vu comme quelque chose relevant de la flétrissure de l'échec, est en réalité annulé par la supériorité éclatante et non moins passionnelle du héros de retour dans la bataille qu'il mène dorénavant comme la figure de proue se détachant du navire puissant qu'elle guide sans jamais dire non ; en étant toujours davantage devant qu'elle ne l'est apparemment. Le héros a cette capacité hallucinante a être plus loin que lui-même, devant, dans un consentement non pas maintenant à son destin, mais comme antérieur, de sorte qu'il acquiesce à tout ce qu'il vit avant même d'y acquiescer effectivement. La métaphore de la figure de proue illustre à la perfection la grandeur du héros. Tout au long de l'épisode relaté par Homère, la nef Achéenne est dépourvue de proue véritable, et le retour d'Achille marque l'avènement de cette direction guerrière qu'il manquait.

     Par ailleurs, pour en revenir à la colère achilléenne, celle-ci ne vient pas d'un goût pour l'échec, au contraire, le héros grec fuit la flétrissure comme la peste ; son isolement, loin des vicissitudes de la querelle, doit assumer cet emportement passionnel initial. Il faut bien voir qu'Achille n'a pas autant de difficulté à assumer cette tâche, il est résolu sincèrement à ne pas prendre part à la guerre. Cette position que nous associons au véritable héros, et qui survient un jour au cours de sa vie bouillonnante, est comme l'empreinte, même si on le met en garde auparavant, l'empreinte indélébile de sa puissance sincère, naturelle et sans distanciation. Toutefois, si le sursaut d'Achille est sans regard sur soi, et dans la résolution la plus immense, lui succède ensuite, évidemment une mise à distance de soi, dans la solitude qui est comblée cependant par l'ardeur qu'on y met. De sorte qu'à force de se regarder soi-même, non pas en méditant sur notre acte ou sur les conséquences, mais bien en se préoccupant de soi de façon immédiate, maintenant, on renverse la distanciation de façon à ce qu'elle soit sans distance. Dès qu'Achille se reprend devant Agamemnon, et qu'il range finalement l'épée qui lui était destinée, là débute cette distanciation qui s'atténue elle-même comme nous venons à l'instant de le voir, dans la mesure où elle n'est pas un retour sur soi général, mais de l'instant. Achille est un héros de l'instinct qui n'a de cesse d'être dans l'instant ; les rares fois où il s'en éclipse, sont le rappel de son destin fatal, et dans le même temps, l'affirmation tragique de celui-ci.

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