Voici le Grand Homme
« J’arrive ! »
Le voici qui s’approche, svelte et droit, conscient de sa superbe, les gestes et les atours nimbés de cet éclat singulier que confère la vaillance du cœur et la grandiloquence de l’âme ! Le voici : celui que contemplent ceux qui le voient ; le voici, cet être magistral dont on dit qu’il se trouve placé dans d’inabordables sphères ; celui qui rehausse le niveau de l’humanité, et dont le cœur semble d’une facture supérieure à ceux qui battent autour de lui. Cet homme ?... celui-là qui s’approche comme le jour devant la nuit ? Cet homme ?... celui-là qui parade sur le trottoir ainsi qu’un empereur romain nimbé d’un éternel triomphe, et dont la gloire ne serait pas éphémère ? Cet homme ?... celui-là dont on dirait volontiers qu’il surgit d’une toile de David, avec la musique de Beethoven pour guide, et le vent pour unique compagnon ?...
Cet homme-là ?! Mais c’est le Grand Homme !
Le Grand Homme s’en vient du fond des temps, avec grandeur et force gloire. Il n’est certes point de Grand Homme véritable qui ne soit toujours en mouvement ; aussi le Grand Homme ne résiste jamais au plaisir de s’élancer le premier dans ces vastes champs de l’Histoire, guidant avec audace et génie le cortège des peuples vers les vierges prairies de l’Espérance et de l’Avenir. Il est l'hardi et le sanctifié serrurier de l’épopée humaine : celui qui défonce les portes des Siècles, quand les nations sont trop aveugles pour trouver la poignet des Révolutions – ou stupides au point d’égarer les clefs du Progrès.
En ce siècle-là, le Grand Homme était en passe de changer une nouvelle fois le cours de l’Histoire. Il se trouvait au sommet d’une majestueuse colline, surplombant solennellement une vallée profonde, qui s’étendait à l’horizon comme le sublime théâtre d’un duel acharné entre le ciel et la terre. Et tandis que le vent emportait de noirs nuages dans son ample sillage, voici que le Grand Homme imprima sur son visage l’expression sévère d’une indescriptible mélancolie – une mélancolie si délicate, si profonde, si sublimement indéfinissable, qu’aucun sculpteur ou portraitiste, aussi génialement inspiré soit-il, n’aurait pu la représenter sans en altérer la flamme. Ceux qui virent ce jour-là le Grand Homme, comprirent que les choses allaient changer bientôt ; « Assurément, disaient les observateurs, c’est bien là sa mine des grands jours !... Préparez-vous ! »
Et dans le silence et la torpeur de la décadence, voici que le Grand Homme tapa du poing sur la table des siècles, et que tout se mit à trembler !... Et la foudre déchira l’espace, et la mer grise et grondante qui recouvrait le ciel, soudain laissa place à ce dôme d’azur que désiraient contempler les peuples depuis fort longtemps. Mais à peine le soleil était-il revenu, que déjà s’en allait le Grand Homme, laissant à leur liesse les patries reconnaissantes. Seul, il marchait, pensif et solitaire, grave et courbé sous le poids de sa postérité. À se gauche, il vit tout à coup une pauvre vieille qui s’épuisait à porter un sac de course. « Pitoyable spectacle que celui-ci, en vérité ! » se disait le Grand Homme qui s’approchait de la pauvre femme pour l’aider à porter son lourd fardeau. Mais quand il fut tout proche de la grand-mère, il s’arrêta quelque seconde, puis discrètement, il s’éloigna : « Et puis quoi, encore ?... Non… hum… Un exploit par jour !... »