Journal du gendre

Publié le par Jovialovitch


     Avec Adèle, c’est du sérieux. Je l’ai compris lorsqu’elle a commencé à me parler de ses parents – surtout de son père. Elle a l’air de les aimer beaucoup. Elle veut me les présenter. Ce sont des gens bien, dit-elle. Des gens qui te plairont, tu verras. Quand elle me parle de son père, c’est avec un sourire œdipien ; les yeux qui brillent. Je lui réponds toujours pareil : c’est peut-être un peu prématuré. Naturellement, cela le sera de moins en moins…

 

      Nous sommes arrivés vers huit heures. On avait amené une bouteille. Du bourgogne.

      « Oh ! Y fallait pas ! » Une femme apparaît derrière la porte en train de s’ouvrir ; brune, belle, parisienne – la mère. Je suis surpris. Elle ressemblait terriblement à Adèle : la mère et la fille me semblaient nées du même modèle, peintes par deux âges différents. La bise. Le parfum. Le salon. « Alors… voilà notre futur gendre ! » Un homme se lève, grand, fin, un peu courbé sous sa calvitie rose et sa couronne de cheveux blancs – le père. Poignée de main virile. Politesses. Il m’intimide ; visage grave et voix de même. Adèle m’a tellement parlé de lui. Comme s’il n’était qu’un souvenir. Le voilà devant moi – « beau-papa » ?

       Apéritif. Je ne l’avais certes pas imaginé comme ça, le père. Mais il m’apparaît cependant avec une sorte d’évidence. C’est bien lui, évidemment, ce « papa » tant aimé, tant admiré. Adèle a les yeux qui sourient quand il me pose des questions. Je lui réponds : mon travail, mon parcours, mes perspectives… ses yeux me fixent, le plus souvent. En face, quand elle oublie d’être hôtesse, la mère semble charmée. Je dois être charmant.

      On passe à table. Le père me fascine de plus en plus. Je voudrais ne jamais le quitter des yeux. Adèle m’en a si souvent parlé, et avec tant de passion !... C’est un peu comme-ci je rencontrais Mona Lisa. Ses gestes, sa voix, ses intonations… il me touche. Quand il me parle, je ne crois même pas que je l’écoute ; ses mots ne signifient plus rien. Ils ne sont plus que des sons. Je fais oui de la tête. Sa mère souvent me parle. Je me tourne vers elle ; comme elle ressemble à sa fille, mon dieu. Pas le père. Adèle, je me souviens, qui me disait, une nuit, dans une rue : « Si mon père n’avait pas été mon père, c’est lui que j’aurais épousé ! » Je lui prends la main. C’est bon ;  elle m’aime. Aussi.

 

        Il était assez tard quand nous sommes partis – peut-être trois heures. Adèle était bien contente ; la mère et le père aussi. En rentrant, Adèle m’a demandé ce que j’avais pensé de sa mère. Je lui répondais qu’elle lui ressemblait énormément. Et qu’elle était très belle. Sur son père… je lui répondais que s’il n’avait pas été son père, il aurait pu être mon ami… que s’il n’avait pas été son père, il aurait pu être moi. 

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Publié dans Journaux intimes

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