Chère Aube,

Publié le par Jovialovitch


       Le jour et la nuit tombent. L’amoureux est seul – en exil – dans sa chambre fermée. Il marche, fait des ronds. Il penche la tête, réfléchit. Une grosse machine à écrire est posée sur son bureau ; des feuilles à côtés, un crayon, des livres d’amour. Il aspire un grand coup, s’arrête, regarde le plafond ; sa main s’élève, ses doigts dansent… « Chère Aube, voilà longtemps que je… » Sa main retombe ; s’effondre. Il fait non de la tête, l’incline. Il ferme les yeux ; et les poings. Ses lèvres se retroussent, s’engourdissent. Puis… « Chère Aube, je vous écris cette lettre… Non. » Un temps. « Je vous écris pour… pour… » Il s’arrête, se mord la lèvre inférieur, fronce les sourcils. « Pour… pour… » Il est à deux doigts de trouver, au bord de saisir ce mot qui lui manque… « Pour vous dire que… » Il se dresse un peu, se raidit ; il est comme suspendu, stupéfié. « Pour vous dire que je… » Il relâche sa concentration ; et croule comme épuisé, laissant échapper un lent soupir de retraite, qui traverse l’air avec honte et lassitude, en finissant sa course dans les remous amers d’un rire dépité et désespéré, comme une abdication. « Fait chier tiens !… » Il s’assoit sur sa chaise, et se frotte les paupières avec le bout de ses doigts ; quand il arrête, ses yeux ont rougi. Alors il pense, renifle ; se gratte la joue droite, souvent. Il tapote sa machine à écrire, comme une vieille copine. Il met sa main dans ses cheveux ; puis il la sort. Il prend un crayon, une feuille, et fait des gribouillages. Il pose le crayon. Et machinalement, sent sa main. Il s’immobilise. « Chère Aube, je vous aime ! » Il toussote. Rapproche la machine à écrire, et tape sur son clavier. « Chère Aube, je vous aime. » Il penche la tête sur le côté. « N’importe quoi. » Il déchire la feuille, et la jette à la poubelle. « Chère Aube, quand nous nous sommes croisés dans ce jardin, une vérité foudroyante m’est apparue. » Il pouffe à nouveau. Et déchire. « Chère Aube, c’est la première fois que j’écris une lettre de ce genre. » Il se gifle. Poubelle. « Chère Aube, je n’irais pas par quatre chemins » Il éclate de rire. Poubelle. « Chère Aube, vous êtes la personne… » Non. « Chère Aube, il me faut vous le dire… » Ah non !... il se relève. Il rage, fulmine. Et recommence à tourner. Il respire très fort. Il transpire. Il tremble. Il grimace. Et puis il s’arrête. A haute voix… « Chère Aube, nous nous connaissons certes depuis peu de temps. Il me semble que vous m’appréciez ; il me semble que je vous…  » Et il se tait. Il se tape la tête contre un mur. Il n’arrive à rien. Cette page blanche !... tout ce silence. Atroce. Il voudrait se taire. Il hésite, cela se voit. Il voudrait vraiment se taire ; il ne peut pas. Il met de la musique. Du lyrique – italien. Un bel aria de Puccini, avec une voix de femme, à tomber par terre. Il écoute, ferme les yeux, et se laisse bercer par les arpèges, frissonnant, aspiré par la pureté des sons. Le tragique, le sublime montent de plus en plus, et quand enfin l’émotion l’étreint tout entier, que la beauté transperce son âme et ses pensées, alors il s’embraque, et sur le flot de la musique, porté – emporté – par elle, il écrit, d’une traite, sa lettre d’amour. Puis il se redresse, se lève, et l’air satisfait, relis le tout : « Chère Aube, j’ai grande envie de suçoter votre con humide et chaud. » Il signe, rigole un bon coup… c’est dit ; la Poste, etc.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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P
"Chère Aube..." n'est pas le crépuscule de votre talent.
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