Les Discours de Gilles Artigues (Chant XI)
5.
A cet instant Gilles Artigues entama son troisième discours et il paraissait habité par les Muses ; peut-être qu'Aïdigalayou était son inspiratrice.
« Les rapports entre l'État et ses concitoyens terrorisent Gilles Artigues. Il n'est pas question de rapports guerriers entre deux ennemis face à face sur le même champ de bataille ; et en effet le propre du concitoyen est de se situer toujours (ce qui est pure erreur) en-dessous de l'État, quel qu'il soit, au point déjà d'en être sa victime ! Tout ce qui s'ensuit conduit à l'échec. D'abord le concitoyen est tout haineux envers la tutelle étatique et souveraine qu'il jugera contre lui, totalement, toute consacrée à sa perte, et celle-ci va avoir naturellement une action antipathique à l'égard du premier, mais pas seulement, elle va en profiter pour montrer qu'elle est effectivement supérieure et écrasante ; et comme l'on dit entre deux personnes qui s'exècrent, l'État (comme le concitoyen du reste) va se complaire à « agir par derrière », hissant à son plus haut point la perfidie et la traîtrise.
Dès lors Monsieur Aïdigalayou, la violence qu'on attribue à l'État, n'est-elle pas la faute des citoyens qui ont déjà défini, en proposition axiomatique, l'État comme leur pire ennemi ? Mais ce n'est que de la vengeance bien que l'État, de son côté, soit trop mou pour ne pas braver de façon trop directe et violente la population venimeuse. Gilles Artigues accuse les citoyens de mépriser l'État dans une simple victimisation qui conduit à la noyade dans les tourbillons flétrissants de l'échec. Se sentir toujours agresser n'est pas une attitude saine. Et quant à l'État, il raille ses concitoyens avec un cynisme et une ironie des plus fallacieuses ; le voilà qu'il peuple les villes d'instruments ou de polices, partout, à chaque coin de rue, tout cela pour asseoir sa présence et son pouvoir et répondre par-là même à ces pauvres victimes, qui ont même fait pour la plupart de la victimisation leur lutte première et leur objectif le plus suprême, montrant leur incapacité de se maîtriser eux-mêmes et leur goût immodéré pour la bassesse, tout cela donc pour répondre à des victimes, si ce n'est pas de l'effronterie !
Gilles Artigues est terrorisé de constater qu'un tel dispositif, du tout-puissant castré fait pour des femmelettes, est le danger le plus grand pour vivre tout droit dans l'ignorance et l'oubli définitif de ce qui constitue pourtant le salut humain par excellence, la possibilité même de sortir de l'échec, ce qui devient certes une entreprise déjà fort entamée dans ses possibilités de réussite, mais qui n'en demeure pas moins l'anneau sublime des mains de l'avenir, j'entends par là ma toute belle Volonté d'agir ! Ah, quel redoux que de prononcer ce nom débordant du miel torride de la fougue et de l'espoir ; quelle ode à la Joie ! Monsieur Aïdigalayou, au fond vous aviez raison, il faut dépasser l'État pour retrouver des rapports d'hommes à hommes ! Sortons de l'enceinte fortifiée par l'échec et dont les remparts s'élèvent à des lieues au-dessus de nos têtes ; en vérité, affirmons que ces remparts sont minuscules pour celui dont les pas et les gestes sont dictés par la Volonté d'agir, et qu'il peut tout piétiner avant que votre Jovial, comme vous dites, votre joie d'être dans l'échec, avant que notre Volonté d'agir soient rendues impossibles !
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »
6.
« Et maintenant permettez-moi de vous parler du monde, lui aussi dépourvu de Volonté d'agir, mais Gilles Artigues y remédiera un jour. L'Europe ! Pourra-t-on un jour dépasser nos rapports fourbes et persifleurs précédemment décris entre État et concitoyens dans ce que nous appelons aujourd'hui l'Europe ? Autrement dit, dans un ensemble puissant, reluisant et fier ? Hélas, l'Europe est bien à l'image de l'État ; elle n'est qu'un amas de traités ! Est-ce que de la paperasse a déjà permis de construire quelque chose ? et a fortiori quant il s'agit d'un monument dont on ne mesure pas la grandeur. Notre Europe est aujourd'hui sans cœur, sans esprit, sans corps, c'est à se demander si elle a une ossature ; ou alors est-ce déjà un cadavre, sans profondeur, ou tout plein de vermines, une charogne ; un monument fantomatique dépourvu d'enracinement, et si Gilles Artigues voudrait être méchant il parlerait de néant ; en vérité Monsieur Aïdigalayou, on construit l'Europe comme on habille un défunt. Mais, pourtant....
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »