Journal d'un con qui n'y connait rien

Publié le par Jovialovitch


    Certains connaissent l’amour ; d’autres, la haine. Moi, j’ignore les deux ; je n’y connais rien.

    Un ami m’a dit un soir qu’il avait « rencontré quelqu’un ». Je le questionne. Il se tait. J’insiste. Il se décide, et plante ses yeux dans les miens. Je suis surpris. Lui ne le remarque même pas ; il sourit, il parle, il parle sans cesse, mais plus à moi : il parle pour lui, pour le silence, pour je ne sais qui. Il parle de ce quelqu’un, de cette femme qu’il aime, qui fait trembler son corps, et qui l’épuise de bonheur. Il parle de son cœur, qui s’enflamme, de peur et d’impatience, de volupté et de douleur, chaque fois qu’elle s’approche et qu’il peut entendre sa respiration, ou respirer son parfum. Je vois la passion qui fait bouger ses mains, je vois la frénésie calme et muette qui hurle dans ses yeux, avec des étoiles. Je le vois qui aime, mon ami. Je le vois amoureux.

      Moi, je ne le fus jamais. Même pas une journée, même pas une heure.

      J’ai vu une femme un jour, qui pleurait. Elle essayait de me parler derrière son chagrin. Je tentais de l’écouter malgré mon embarras. Elle était assise par terre, le dos courbé contre un mur, pleurant la tête dans les genoux, et me laissant froid. Elle finit sans doute par m’oublier, et continuait ses pleurs, pitoyablement. Je regardais ses larmes, plus grosses à chaque fois. A un moment, elle releva la tête ; elle était pâle, inexpressive, presque morte. Elle ne pleurait plus. Je crois qu’elle était arrivée au bout de son chagrin, à cet instant suprême où les larmes ne coulent plus, où l’on n’a plus assez de force pour se lamenter, où l’on est suspendu tellement on souffre. Elle était sublime, avec son visage résigné, stupéfié de douleur ; elle était à bout.

        Jamais je ne le fus. Moi, j’observe avant d’être. Un peu comme les gentlemen. J’ai voyagé, beaucoup, j’ai vécu bien des choses. Mais ce fut toujours avec mes yeux. Avec mes yeux seulement. Je me souviens d’un violoniste qui interprétait du Karl Schtroumpf. Je revois cet homme-là, absorbé totalement par ses gestes, plongé tout entier dans l’émotion : il ne vivait plus, il ne faisait que frissonner. Ces sentiments-là qui étreignent si fort, je ne les connais pas. Faut dire, je ne sais pas jouer du violon.

        J’ai vu un homme un jour qui priait dans une église. Les mains dans les mains, il suppliait Dieu. J’ai vu ses yeux qui brillaient, j’ai vu l’humilité qui gonflait dans sa poitrine. Cet homme, j’ai comme entendu son intense prière, qui montait vers le ciel, poussée par une foi si forte qu’elle raidissait chaque point de son corps. Je revois cet homme aussi qui lisait je ne sais plus quel poète, et qui pleurait d’émotion ; je revois ce père ému devant un fils diplômé, marié ou décoré ; cette femme bouleversé parce qu’elle tient pour la première fois son enfant dans ses bras. Je revois cet écrivain qui s’efforce de me dire la difficulté de créer, l’impossibilité accablante d’écrire ce qu’il faut comme il faut, de trouver le style qui embrasse le fond tout en caressant la forme. Je revois cet homme, enfin, qui me parle de son frère, avec dans le regard cette flamme sinistre, ignoble, en forme de grimace, cette grimace insoutenable qui s’appelle la haine.

        De toutes ces émotions, je ne sais rien. Et quand les autres arborent des cernes, des rides ou des cicatrices, des traces de rires, de pleurs ou de souffrance, moi, pauvres feuille blanche oubliée de l’artiste, je ne présente qu’un visage froid, un regarde creux où rien n’est jamais passé. Alors, si je suis loin d’être malheureux, je ne suis pas heureux non plus...  J’ignore l’amour, la haine, l’exaltation et la douleur ; ma vie est un comme un train que je n’ai jamais pris : je ne suis qu’un pauvre con qui n’y connaît rien.

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Publié dans Journaux intimes

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P
Le vide qui vous a habité durant l'écriture ne vous a-t-elle pas fait peur? Non, suis-je bête, habitant votre personnae, vous n'avez rien laissé transparaître...bravo pour ces mots.
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L
je viens appuyer avec enthousiasme le commentaire précédent<br /> et j'ajoute "Du grec, kinêma (mouvement)."
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C
Bonjour<br /> <br /> excellentissime !! un pur régal<br /> Bonne journée<br /> Jean-Marc
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