Vie de Robert A. V

Publié le par Jovialovitch


 

     Robert A. cessa bientôt ces activités pédagogiques et ne vivait plus qu'accompagné de son épouse (une de ses anciennes élèves qu'il avait épousé et qui lui donna un fils) et de son enfant. Bien qu'il aimât sa femme et qu'il veillait à l'éducation de son fils, Robert A; n'aimait guère cette vie familiale et suffisamment calme pour qu'il ne fut pas tenté de s'en détourner. Certes il s'amusait avec sa femme qu'il sortait, avec laquelle il aimait à causer de philosophie et qui en plus l'inspirait ; elle était sa muse et lui s'était remit à écrire des poèmes. Il s'était mis aussi à la composition et jouait énormément de piano et ceci avec son jeune fils dont il voulait faire un génie précoce. Il le fit lire dès son âge le plus jeune ; il le fit écrire, lui enseigna le français et déjà les langues ; il lui apprit à dessiner, à peindre, et enfin, il l'installa au piano. Pourtant, dès l'âge de neuf ans, Robert A. cessa brusquement d'instruire son fils : il s'était rendu compte que celui-ci n'était doté d'aucun génie, qu'il n'avait pas même le moindre talent ; il le détourna totalement et radicalement de la voie artistique qu'il voulait et qu'à présent il interdisait, conscient d'avoir engendré un misérable, un détestable jeune homme, inculte et creux, un incapable, un inutile. C'est à ce moment précis que Robert A. laissa sa femme et son fils, et qu'il traversa l'Atlantique pour atterrir à New-York, ville dont il avait toujours rêvé.

     La période new-yorkaise de Robert A. fut une période où il se passionna pour les musées et les expositions ; il allait très souvent à l'opéra et au théâtre ; et il continuait d'aller au cinéma. La vie américaine l'intéressait fort et il put au bout d'un an à peine, enseigner la philosophie à l'université. Bien que son départ de France fut brusque, Robert A. et sa femme s'écrivirent beaucoup. Néanmoins il avait fait de nombreuses rencontres depuis.

     Ce qui est notable, c'est le caractère singulier de Robert A. qui pensait beaucoup de choses mais qui menait une vie dont il ne voulait pas qu'elle soit une théorie appliquée à chacune de ses actions, en somme, qu'elle fut tout, sauf pensée, mais plutôt un mode d'existence dans lequel il pouvait s'esclaffer. Partout semblait chez lui (et même dans ses correspondances) y avoir un sérieux notable, une parole sage et belle, etc ; tout n'était pourtant que rire et allègre jovialité. Il était en somme guère simple de comprendre le génie de cet homme.

     Et à présent ? Robert A. eut une vie qui ne cessa jamais. Il revint souvent en France, dans le sud toujours, il connut un nombre de femmes conséquent, et il vieillit. Et au fond il aura philosophé incessamment par son mode de vie et il aurait pu, si il eut été moins volage, fonder une « école philosophique » qui aurait certainement eu un grand retentissement.

     Quand il eut atteint soixante-six ans, il rentra en France et s'y installa définitivement. Il avait parcouru les États-Unis, et bien sûr, l'Europe, l'Italie, la Grèce, l'Angleterre, l'Espagne, la Roumanie, les Carpates. Et de tout ceci il ne garda à peine que quelques lignes écrites par hasard sur des carnets ; mais il garda aussi un souvenir considérable de tous ses voyages, de toute sa vie, un souvenir heureux et surtout profondément intense et fasciné. Ses dernières années ne le firent point souffrir car il avait ce moment radieux de sa vie dans la tête et il avait décidé que cela devait le réjouir. Par ailleurs, il avait totalement oublié jusqu'à l'existence même de son fils qui ne lui inspirât toujours que du dégoût. Sa mort soudaine, elle, eût put être accueillie par ceux qui l'aurait compris, par un long sourire, qui se serait prolongé...mais peu l'avait compris.

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