Journal d'un ni dieu, ni maître
Pour ce qui est de la conduite de ma vie, j’ai longtemps été partagé entre deux voies différentes : le notariat et la littérature. Mon cœur et ma raison se sont violemment empoignés sur le sujet ; l’un contre l’autre, ils s’évertuèrent à faire pencher de leur côté la mystérieuse balance de mon âme indécise, hésitante et bancale. Finalement, le cœur à gagner, et j’ai décidé de devenir littérateur. Mais j’ai l’ambition, l’audace devrais-je dire, de devenir un « grand écrivain ». Je me sens comme une mécanique de style et de précision. Je suis une montagne : un immense colosse fait de roc et de talent. Personne ne me voit, tout le monde m’ignore, car comme un manteau d’hiver, une épaisse brume me recouvre, celle de l’inaction et du silence. Mais cela ne durera plus guère, les choses vont changer, car au fond de la montagne brûle avec feu un magma qui s’appelle le génie, et qui ne demande qu’a jaillir de terre, en grands jets de littérature ! Je le sens : je suis un volcan.
Certes, il ne me manque plus que l’éruption. Je dois exploser, et je compte bien le faire. Pour cela, j’ai décidé de beaucoup travailler. Mais considérant qu’au bout du compte, le travail ne fait que l’œuvre, et non pas en même temps sa postérité, et estimant qu’une œuvre sans postérité, c’est un peu comme une montagne sans vallée, j’ai décidé de travailler aussi à ce que l’on se souvienne de moi dans les temps à venir. Car en somme, pour quelle raison écrire, si ce n’est pour être lu dans quelques décennies ? Et comment être lu dans le futur si ce n’est par l’intermédiaire d’une postérité ? A cette question, j’ai résolu de répondre fermement : en plus du travail considérable que je compte déployer à la rédaction de la moindre de mes phrases, je vais faire de moi-même un personnage, une figure, un mythe. Si mon œuvre recherche la perfection, ma vie n’a pour but que d’être un jour contenue dans une biographie. Je vis ma propre biographie.
Ainsi, tout ce que je fais est de première importance. Etre écrivain suppose de vivre à demain le jour, et de vivre sa vie comme on regarde un film. Je suis à la fois à l’intérieur de la pellicule, comme ce héros mouvant sur une toile, et dehors, tel ce spectateur impatient qui attend la suite ; je suis filmé par une caméra dont je suis le propre détenteur. Toutefois, s’il est bien beau de ne jamais s’oublier et de n’être jamais hors-champ, encore faut-il veiller à ce que le spectateur ne s’ennuie pas devant la vie du héros que je forme pour moi. Ma vie doit être émaillée de drame, de rebondissements et de rencontres extraordinaires. Je ne dois pas vivre ma vie ; je dois la lire. De mon mythe dépend la survie de mon œuvre, ma postérité ne se fera pas d’elle-même !
Plusieurs certitudes s’offrent à moi dans cette perspective : considérant que ce que Flaubert avait écrit de plus beau n’était ni « L’Éducation Sentimentale » ni « Madame Bovary » mais bien ses Correspondances, j’ai décider d’entamer les miennes. Il me faut dénicher quelques amis avec lesquels je pourrais correspondre assidûment. Bien sûr, dans ces lettres, j’expliquerai de façon détaillée où j’en suis de la rédaction de mes chef-d’œuvres, de telles façons qu’elles seront éditées, lues et considérées comme essentielles dans la pleine compréhension de mon œuvre, de ma personne. Aussi ai-je décidé de fumer la pipe ; cela me donnera un air. Pour ce qui est des femmes, j’hésite : serais-je un séducteur goethéen qui cherchera au fil de ses conquêtes la beauté d’Hélène et la vertu de Marguerite ? Ou serais-je au contraire un solitaire, à la Kant, qui vivra éloigné de ses contemporains, à l’écart du monde, plongé tout entier dans une solitude silencieuse que les bruits du monde ne viendront point troubler ? Je pense opter pou la première solution ; cela me convient mieux, et ne m’empêche pas par ailleurs de m’isoler quelque temps dans un endroit connu de moi seul. Cela, me semble-t-il, formerait un trou fort intéressant dans ma biographie, et dont le mystère suffirait à entourer ma personne de spéculations délirantes, petites rivières qui viendront s’ajouter comme tribu au long fleuve de mon mythe, qui j’en suis sur, serpentera entre les plaines jusqu’à l’océan bleuté d’une postérité qui luira dans l’horizon de l’histoire. Au travail !