Les Carnets du dictateur, Célestine I

Publié le par Jovialovitch


 

12 de septembre


Il est étonnant de constater comment en prison, ayant une vie qui, il faut bien le dire manque d'une certaine unité, disons, d'intensité, il est étonnant de constater comment nous nous efforçons de lui en prodiguer une et ce même devant une situation désespérée. A ce jour je n'envisage plus de sortir de cette prison, ne serait-ce que parce que j'ignore comment m'en évader, mais aussi par le fait que je m'y trouve fort bien à mon aise, précisément parce que j'ai redonné à la sordidité des lieux une intensité extrême. Cette dernière passant par ce qu'on dénomme l'Habitude ; je me suis habitué à l'ennui perpétuel qui auréolait mon oubliette mais qui ne l'orne désormais plus puisque je viens d'affirmer que je m'en étais accoutumé ; évidemment, le risque est de s'ennuyer ensuite de notre propre habitude que nous avons adopté. Bien sûr, il n'est guère simple de s'acclimater à une situation lamentable que d'une part vous n'avez pas choisi – il faudrait être fou -, et que d'autre part vous avez été forcé, et ce malgré l'illégitimité qui dépasse alors la plus minuscule illégalité, d'admettre sans trop être sûr si vous avez tué ou non votre femme, ce qui n'est évidemment pas mon cas et que c'est plutôt elle qui m'a quitté ! Mais la réalité est tellement difficile à admettre que moi-même je ne conteste pas.

Ce qui surtout m'intéresse, c'est finalement cette accommodation aux choses, même dans la plus profonde et lugubre caverne où on vous a mis à croupir indûment. Ainsi, pour des raisons totalement insignifiantes, inutiles, tous les jours, je me lève à cinq heure, et chaque soir, je me couche à minuit et demi. Ce n'est pas de l'autodestruction, ni une passion à laquelle j'attache une importance déterminante, c'est un us. De beaucoup me reprocheront l'absence manifeste de sens, peut-être la stupidité de cette vaste pantalonnade, et notamment parce que se réveiller aux aurores alors que vous n'attendez rien de la journée qui vient, cela prête à rire. Et en effet, il est peu probable qu'on vienne vous libérez où qu'on vous envoie Carla Bruni partager votre cellule ; je dis Carla Bruni comme j'aurai pu dire Marylin Monroe, mais disons Carla Bruni.

Simplement, ce matin, cela fut une bonne idée de se lever avant le jour car on se présenta dans mon oubliette avec une jeune fille qui était condamnée à demeurer prisonnière car elle avait conduit en état de jovialité sur les routes, la nuit. Oui mais voilà, alors qu'on s'apprêtait à l'enfermer en compagnie de ma sainte et pâle personne, on la retirât en évoquant mon indice de dangerosité qui, parce que j'étais dictateur, était excessif et supérieur à la normale. Je ne pus à cela m'empêcher de manifester mon courroux. « Trop dangereux ? Mais moi je n'ai jamais tué personne ! contrairement à tous ceux qui peuplent misérablement ce bâtiment carcéral. - Vous êtes pire que tout ceux-ci réunis, mon pauvre ! me répondit-on avec dédain. – Enfin quoi, je suis la douceur charnelle personnifiée ! Un cœur fait de plumes et de velours ! Lâchez-donc cette gamine, faites-là venir ici ! Je suis un romantique, non un bourreau ! - C'est la même chose. » Et on referma bassement la porte, me replongeant dans l'ombre et laissant derrière, la lumière. L'espace d'une seconde j'avais entrevu la beauté optative de jaspe et de porphyre d'une créature délicieuse et qu'on s'apprêtait à livrer à mon désir affamé et que finalement me refusait-on ; ceci réduisant ma virilité, mes instincts de grand fauve à un silence qui me ramenait à l'oubli, l'oubli devenu une souffrance car l'espace d'une seconde l'avais-je vu se dissoudre brutalement et à jamais, par une simple entrevoyure.

Par ailleurs j'avais été frappé de la ressemblance de la jeune fille en question avec une charmante enfant que j'avais connu il y a bien longtemps et qui avait du me marquer profondément. Je ne pourrais pas dire comment elle était entrée dans ma vie car j'avais toujours eu ce sentiment de l'avoir connu comme si elle avait partagé mon berceau ou avait été ma mère ; une impression de l'avoir toujours connu comme chacun croit qu'il est né en sachant qui était Jésus, Mozart ou la Joconde. Célestine s'était inscrite ainsi dans mon existence sans aucun accord de ma part, sans que je n'en dise n'y n'en comprenne rien ; cela ne me surprit nullement tant cette irruption dans mon intimité m'avait semblé dans l'ordre des choses ; sans doute la jeunesse incapable et puérile ne pouvait saisir cela. De même qu'il me semble qu'alors l'on ignore tout des lois de l'esthétique, disons que nos critères de beauté ne sont pas ces critères minutieux qui nous obsèdent par la suite comme si ils avaient une chance d'être satisfait. Mais enfin peut-être que la beauté vous touche dans les âges juvéniles de façon entièrement instinctive, et disons alors que Célestine, je la trouvais dotée d'une grande élégance. Cela s'avérera pourtant être plus tard une grossière erreur de ma part, quand vint à moi, la conscience.

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