Journal de madame

Publié le par Jovialovitch


 

     Monsieur doit venir me rendre visite aujourd'hui. Comme chaque jour d'ailleurs à cette heure-ci. Je le vois déjà arriver, avec son petit air grave, sérieux, pathétique. Aucun rapport avec la situation. Après tout, il ne vient que pour m'aimer. Et après il me reproche de jouer la comédie alors que la différence entre lui et moi, c'est que moi, je joue une comédie charmante, et que lui, il joue de la mauvaise tragédie. Il n'a que faire de Sophocle et d'Eschyle, d'ailleurs il n'en a peut-être jamais entendu dire le nom. Toutes les minutes seront pour lui un supplice insensé et parfaitement absurde au cours desquelles il cherchera, en vain, à savoir si je l'aime vraiment, si je ne vois personne d'autre à part lui, si je lui suis entièrement liée par je ne sais quel lien inventé dont il veut me prouver l'existence. Il m'adressera à son entrée un regard suspicieux ne disant rien d'autre que, n'as-tu pas quelque chose de changé ?, sur quoi je me verrai répondre par un sourire bienveillant, idiot, va ! Et il me prendra la main, pâle et tourmenté par son imagination déraisonnable allant concevoir d'improbables scénarios, de bien curieux drames, de chimériques tragédies, qui se poseront toujours à sa conscience sans qu'il pu y répondre une fois pour toute ; à peine convaincu, il ne peut s'empêcher de se remettre alors à douter. Sa souffrance se poursuivant jusqu'à ce qu'il décidât à me quitter, ayant bien consciencieusement vérifié avant son départ si aucun prétendant se cacherait par hasard dans l'armoire, ou sous le lit ; me prenant alors les mains conjointement, il pourrait enfin me dire qu'il m'aime, ça à quoi je répondrais par un baiser qui le réconfortait donc le temps de celui-ci.

     Quand je le vois partir, inquiet, mélancolique, et qu'il me regarde d'un œil désespéré, je lui offre un ultime sourire, et il retombe dans un deuil insidieux. D'une certaine façon je crois qu'il m'émeut profondément ; ce chagrin me touche en même temps qu'il m'indispose à un amour fou, ce désenchantement romantique parle au cœur des jeunes filles spleenétiques comme je le suis moi, cher journal.

     Je n'ose imaginer le jour où je ne l'aimerais plus, où il faudra que l'on se sépare et qu'il viendra me supplier, me supplier qu'il fera tout ce que je veux, alors même que l'amour n'est pas une conséquence, et que si j'acceptais, cela n'y changerait rien. Évidemment, impossible de faire comprendre cela à un pauvre garçon épris et dépourvu de toute lucidité. Si je lui disais que je ne l'aime plus, il serait bien capable d'en finir, ou de tomber dans un mutisme total que seules des larmes viendraient animer quelque peu. Il m'enverrait six tonnes de fleurs par heures et voudrait m'entrainer dix fois par jour au cinéma, sachant que je hais le cinéma et que je n'aime que les camélias ! et les aubépines aussi, un peu. En réalité, je m'aperçois bien que c'est un être faible, sans trop de répartie, ni de culture, c'est un loqueteux dégingandé ; enfin, il est bien sympathique. Tiens merde, je crois qu'il arrive, il vient de sonner à la porte. A plus tard cher journal...

Fausse alerte ! Tout va bien, ce n'est que mon amant.

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Publié dans Journaux intimes

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