Journal d'Albert Penaud

Publié le par Jovialovitch


 

     Il m'est arrivé une histoire si stupide, si dérisoire, en vérité, si étonnante que j'ignore à ce jour si je vais parvenir à m'en remettre. Tout cela commençait il y a dix ans sans même que je me doute de quelque chose il n'y a pas deux jours. Ma confusion, ma déchéance furent alors à leur comble, hier après-midi, lorsque j'eus comme une illumination, une véritable et subite révélation. Ma maladresse qui en fut au même instant révélée, dans toute son ampleur, me rendit interdit et mon corps tout entier demeura tremblant, abasourdi, vil, gêné d'exister. Ce fut un coup de massue sur ma pauvre tête innocente, qui n'avait pourtant rien demandé à personne, mais qui n'avait rien compris.

     Ainsi, il y a plus de dix ans, je m'étais accoutumé à côtoyer une sympathique femme qui n'avait jamais dépassée le stade d'une simple connaissance. En effet, c'était une de ces dames ordinaires, qui à mes yeux paraissait d'une banalité sans fin et parfaitement insignifiante. J'aurais pu affirmer alors que sa présence m'ennuyât et que je ne voyais en elle qu'une forme poussée d'ennui profond ; en somme, elle m'était insupportable. Toutefois, durant des années je la croisais, rarement lui causais ; mais par-delà la répulsion susdite qu'elle insufflait à son entourage, il m'arrivait de lui soumettre quelques plaisanteries raffinées de mon cru qui lui causait bien entendu d'intense rictus qui flattaient au moins ma vaniteuse personne. Toutefois ne voyons, je vous prie, aucune preuve d'amitié sincère dans ces rires tout autant faux que mon amabilité, pareillement feint à mes condescendances humoristiques. Ce qui en résultait, c'est que le lendemain, ces frivoles sottises s'étaient entièrement décimées dans toutes les mémoires y compris dans la mienne.

     Cette aimable ritournelle se poursuivit donc un temps, jusqu'à qu'ait lieu cette fameuse prise de conscience que la pudeur et le trouble m'empêche encore d'évoquer. Hélas, cher journal, malgré mes tentatives multiples de dévier la conversation, m'y voilà confronté pleinement, sans pouvoir, je le vois bien, esquiver quoique se soit. Hier, journée que la fadasserie et la trivialité avaient marqué de leurs sceaux amèrement quotidiens, je vis pour la seconde fois de la semaine (et pour la dix-millième fois depuis une décennie) cette fille qui allait bientôt causer ma perturbation fatidique. Son comportement n'avait en rien changé, elle était toujours un être superficiel, vulgaire, inutile. Pour je ne sais quelle raison, je me pris soudain à l'observer, à la contempler même ; toute sa profondeur semblait tout d'un coup me pénétrer et faire souffler un vent frais sur mes yeux qui en étaient énamouré. L'insignifiance de cette femme s'était brusquement substituée à un sublime, à une grandeur d'âme et d'esprit, à un haut caractère admirable, remarquable, incroyable de force et de sensibilité. En réalité, ce qui me marquât immédiatement, fut sa beauté éclatante qui provoqua, par sa grâce infinie et son élégance distinguée, une passion semblablement sans borne. Le chic que me fit cette surprenante vision, cette hallucination ! n'était qu'une simple formalité compte tenu de ce que je crus découvrir ensuite. A peine m'étais-je épris d'elle, que je m'aperçus qu'elle m'aimait, pire, que chacun de ses gestes étaient destinés à séduire le pauvre distrait que je suis, et ce depuis dix ans ! Tout me revint alors en mémoire : l'intérêt qu'elle portait à mes farces, les regards en coin qu'elle m'adressait jusqu'à ce que je m'en aperçut et qu'elle détournât la tête, ces petites roses qu'elle ne faisait sentir qu'à moi, cette émotion désespérée que j'avais vu sur son visage un jour qu'elle me regardait vivement et qui avait marqué mon esprit,... Déjà je grelotais, et c'est tout honteux que je lui pris le bras et l'entraînât loin de ce lieu maudit où nous avions croupis six-mille ans sans jamais nous aimer. Vite j'oubliais mes tourments et l'adorais follement ; nous nous en allions sans rien nous dire sous un crépuscule violet qui violemment m'émus ; ma confusion était totale, je me sentais comme un homme qu'on réveille d'un sommeil abyssal et qui ne comprend ce qui lui arrive, un homme qui en a oublié temporairement qui il est, dans quelle planète il vit et pour qui chaque homme est un étranger, une créature totalement inconnue. Et quand elle me susurrât : « Si tu savais comme je suis heureuse. », d'un autre monde, je répondis « C'est bon, y'a plus de corbeau ! » Nous continuâmes à marcher, côte à côte, j'étais penaud.

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Publié dans Journaux intimes

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