Journal d'un Bouffeur de Limace
Moi, les limaces, c’est mon truc. Ma passion. Mon dada. Tout a commencé lorsque je n’étais encore qu’un enfant, juvénile et blondinet mignon tout frais tout plein. A l’époque (j’imagine), la limace n’était pour moi qu’une horreur glutineuse sans nom, une chose luisante, baveuse, atroce, putride monstruosité gluante rampant sur l’humidité fardée de pauvres fleurs intolérablement souillée par ce passage servile et écumeux. Autrement dit, je pensai du mal de la limace. Je me souviens d’en avoir délibérément écrasé une un jour. Pour voir ce que ça ferait. Je marchai avec mes cousins et ma mère. J’en vis une, traînant sur le chemin. Délaissant mes compagnons, je l’observai longuement. Puis, sans raisons, avec cette violence sourde et cruelle qui caractérise les enfants, je l’écrabouillais, sentant sous ma semelle le corps de la bête éclater avec silence. Relevant ma chaussure, je vis mon œuvre mortifère : les restes effarés de la pauvre limace aplatie. Horreur et putréfaction que cette vision qui restera gravée dans ma mémoire pour le restant de mes jours ! Le soir même, crois-je, je fis le rêve qui allait changer ma vie. Je me vis, dans un monde rêvé et paradisiaque, sur le dos d’une formidable limace. Elle était démesurée, quatre ou cinq mètres. Une énormité sublime, chatoyante sous le soleil d’or d’un renouveau historique ! Il y avait sur sa peau épaisse, comme des motifs de feu, qu’un Léonard de Vinci n’aurait jamais osé imaginer ! C’était beau, indescriptible. J’en pleurai. Il y avait sur ce corps, une selle, et j’étais assis sur elle. Tel Alexandre sur son Bucéphale, moi, jeune homme, j’étais sur ma limace ; et j’avançai, lentement, doucement, sur mon indolente limace pourtant au galop. Et j’étais heureux. Et je voyais dans notre sillage, cette longue et luisante traînée de bave que ma brave monture sécrétai. Et j’étai fier. Et j’hurlai ma joie aux yeux du monde. L’un des rares moments de bonheur de mon existence : et je l’ai rêver (fatalité que cela).
Depuis, je mange les limaces. Certes, nous sommes bien peu dans ce cas-là. D’un point de vue culinaire, la limace est victime d’un déficit d’image certain. L’animal n’est guère apprécié des fins gourmets. Cependant, la plupart d’entre eux parlent sans savoir de quoi il en retourne. C’est d’ailleurs souvent le cas avec les « spécialistes », et cela dans tous les domaines. Ainsi donc, aucuns restaurants en France («Pays chantre élu de la gastronomie » à ce qu’il paraît) ne propose dans ses menus de la limace. Et chaque fois que j’en parle à un restaurateur, celui-ci semble éludé la question. Mais comment ? Ne mange-t-on pas des grenouilles ? Ne mange-t-on pas des escargots ? Ma parole ! Et pourquoi pas des limaces ? A dire vrai, je ne connais rien de meilleurs ! C’est exquis ! Oui, exquis ! Un régal ! Les papilles en frétillent, du bonheur pour le gosier. Tendre gastéropodes ! Oui ! Ces tentacules si fermes… ces glandes muqueuses qui fondent dans la bouche… Ce goût, ce mucus si fin, si profond, parfumé de tant de nuances… c’est inégalable, unique, sans pareil ! On me dit que la limace est un animal vulgaire, une horreur, une chose laide et informe. Mais c’est faux. La limace : c’est beau, c’est grand.
J’ai d’ailleurs écrit en l’honneur de la limace, cette sorte d’homélie, tendre et passionnée, hymne charnelle à cet animal fier et droit que je vénère, et dont le goût illumine ma glotte et ma vie (le style est peut-être un peu trop frivole, mais après tout, si la Limace serait un personnage historique, ce serait Louis XIV !) :
Oh, oh, je n'y prenais pas garde,
Tandis que sans songer à mal, je vous regarde,
Votre œil en tapinois me dérobe ma place,
À la limace, à la limace, à la limace, à la limace.