Siegfried sur le Lignon

A son réveil pourpré dans les pâles fumerolles celtiques qui ornaient dans des sérénades lointaines de cors transperçant, tel le soleil glacial du matin marécageux, les forêts dorées, Siegfried encore imbibé de ses songes de palais, d'anneau et de baiser, languissait sur une barque admirablement sculptée et de gravures argentées parsemée. Sa souffrance se manifestait fébrilement au gré du spleen de l'embarcation dont les remous tutoyaient une légèreté nébuleuse vacillante dans les crépuscules diaphanes, par des points époumonés qu'il sentait poindre en des spasmes d'amertume exhalant une nostalgie à l'épais liquide. L'atmosphère évanescente en de longs voiles brumeux recouvraient le corps vulnérable et gisant de Siegfried dont le visage éclipsé sur l'eau livide, diffusait une pâleur semblable. Dans les lueurs acides de l'aurore florissante que venaient obscurcir les passages renfrognés des corbeaux fuligineux, miroitaient à travers des cercles de feu blancs, des bûchers infernaux dans un ruisseau de notes déversant ses sonorités vagabondes fardées par des torches incandescentes au contact desquelles scintillaient des étoiles retentissantes.
Les douces paupières imbibées par les tentures las des embruns fluviaux se trouvaient tantôt irradiées, tantôt apaisées aux variations spleenétiques des diffractions lancinantes et oscillantes du clair à l'obscur. Les battements des cils, telles les tressaillements des phalènes, décrivaient des pulsions ampoulées néanmoins éloquentes jusqu'à l'éclosion des pupilles émerillonnées. Le chant diapré du fade tumulte des eaux mouvantes fredonnait un langage étranger à Siegfried qui se crut encore enseveli dans les chaudes rêveries de ses passions ouatées ; pourtant le léger vent frais qui sifflait en remontant le courant de l'eau en sa surface, ne pouvait confondre Siegfried quant au lieu où surnageait frénétiquement sa dépouille comateuse.
La nitescence appuyée bien qu'inégale des rayons de l'astre solaire éclairait à présent les pâturages environnants. Elle laissait dès lors discerner les silhouettes inclinées des bovins ruminants, qui arrachaient à son sol, l'herbe gorgée d'eau. Les pêcheurs à la mouche, l'odeur imprégnante de la bouse fraîche, les premières mouches qui se posaient incessamment sur le nez délicieux et le front suave de Siegfried, témoignèrent en faveur de l'étonnement perplexe du héros légendaire. Humant encore les nuances benzéniques du pays agreste, il se redressa vivement sur son séant mal assis et fit l'examen de ce dernier (du pays agreste, pas du séant). La surprise était de taille ; lui qui devait voyager fiévreusement sur le Rhin, le voilà qu'il errait inconscient sur le Lignon ! « Bon dieu, dit-il en apercevant Boën à l'horizon, Wagner va me tuer ! » Il fit demi-tour et pagaya dare-dare vers l'Est. Fiévreusement, il maugréait son courroux.