La drôle de guerre

Publié le par Jovialovitch

            Le général leva la tête. Il fixa l’horizon et observa un temps l’ennemi. Enfin, il dévisagea ses hommes placarder dans un énorme trou d’obus. Il y voyait l’angoisse et l’attente ; l’insupportable attente. Silence total, silence pesant, rien ne semblait bouger, ni ici ni la bas, pas le moindre frémissement, l’inquiétude et cette respiration indolente. Le calme avant la tempête pensa le général. On lui fit signe que tout était prêt. A nouveau il examina l’ennemi qui semblait tout de ce qu’il y a de plus immobile, mais eux aussi, au loin, tremblaient. Le général le savait bien, « à chaque fois c’est pareil, on a toujours peur du lointain et du silencieux qui nous effraye précisément parce qu’il est lointain et silencieux et que nous, eh bien, nous ne semblons pas aussi calme ; mais c’est normal, c’est parce qu’on n’est prêt nous, qu’on n’est pas lointain. Mais pour eux c’est pareil ! Ils croivent qu’on n’est lointain et silencieux, mais c’est tout le contraire ! » pensait-il. Et comme il en avait l’habitude, dans un élan de témérité, il s’adressa à ses troupes : « Est-ce que vous êtes là ? » Un petit oui sorti des bouches des soldats attristés par cette sombre niaiserie. Le général qui semble-t-il s’en rendu compte esquissa un sourire gêné mais reprit quand même, le regard creux : « Est-ce que vous êtes là ? » Même échec, certains avaient même détourner la tête par désinvolture. Face à ce revers personnel, le général tout penaud, bafouilla puis retrouva ses terrains de prédilection : « Nos ennemis vous paraissent silencieux ? Normal ! C’est parce qu’ils sont lointains ! Et de quoi avez-vous peur aujourd’hui ? N’est-ce pas du lointain et du silencieux ? » Silence, deux ou trois respirations, méditatif, et : « Mais pour eux c’est pareil ! Dites-vous bien que tout ce que vous voyez là bas, c’est rien que de la mauviette ! Mais c’est parce qu’elle est lointain et silencieux qu’on en a peur, vous comprenez… » Il voulu rajouter quelque chose sentant bien que son propos avait un goût d’inachevé mais ne trouva pas les mots ; pour ce donner une contenance, il fixa à nouveau l’horizon plissant les yeux, gardant un pied en retrait. Des ricanements naissaient ici et là parmi la cohorte amusée. Un boulet de canon percuta alors le ventre du général qui décolla du sol. Nullement sensible à la moquerie générale, l’homme tentât de revenir plus belliqueux que jamais s’agitant tant bien que mal dans une gestuelle pâteuse comme si il fut au ralenti, les pieds à quelque mètres au dessus du sol. Bien qu’épuisé par sa gymnastique il hurla : « FEU !!!!!! » Le canon propulsa un boulet dans un silence régnant sous les regards impassibles de tout le monde y compris du général toujours en l’air. Et à la vitesse de la tortue, le boulet prit de la hauteur, semblable aux ballons qu’on lâche dans le ciel bleu accompagné d’un message en versant une larme d’émotion. Atterré, le général sombra dans la colère la plus noire, il s’agitait de plus belle mais ne parvenait pas à retoucher le sol : « FEU !!!!!! » « FEU !!!!!! » « FEU !!!!!! » « FEU !!!!!! » gueulait-il de plus en plus fort. Très vite, c’est un ciel de boulets noirs qu’on vit se former sous les hurlements intempestifs et désopilés des troupes bidonnées. Le général, lui, s’assit devant le pathétique, bien que dérivant en apesanteur et pleura. On s’était foutu de sa gueule, c’était sûr ! Une guerre sur la Lune ! songeait-il.

L’armistice fut signé le 14 mai sur la Mer de la Tranquillité.

Publicité

Publié dans Nouvelles enivrées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article