L'arrache-mot

Publié le par Jovialovitch

rosman-600-cor.jpg   Jean-Eudes Hème aimait les mots comme ses enfants… ou plutôt, comme ses compagnons… Ils constituaient sa vie, son essence… rien de plus… rien de moins… Nulle chose n’était pour lui plus exaltante que d’écrire… Il grattait tous les jours avec frénésie, noircissant furieusement des dizaines de pages de sa plume emportée dans le tourbillon d’idées diverses qui explosaient dans son esprit comme une tumeur dans la cervelle… Il ne s’en arrêtait plus, Jean-Eudes Hème, explorant sans peur tous les genres, touts les types, tous les styles : de la philosophie à l’érotisme, de l’essai au polar, du roman-fleuve à le nouvelle, de l’historique à la poésie, du récit balzacien à l’autobiographie…le plus souvent dans un détonnent mélange littéraire hétérogène, qui donnait à ses œuvres une tournure d’explosion conceptuelle perpétuelle où tous les sentiments contradictoires de l’âme humaine se mêlaient en de folles arabesques transcendantes ; et qui lui a valut le surnom fort reluisant dans une démarche surréaliste, d’écrivain fou

      Et tout cela, ça passait par les mots… Il n’était rien d’autre qu’un tas de viande sans eux… Pour lui, les mots étaient les notes du compositeur, les couleurs du peintre, le marbre du sculpteur, les acteurs du cinéaste… Les mots n’étaient pas ses instruments, mais plutôt de proches collaborateurs grâce auxquels il se réalisait… Les mots, Jean-Eudes Hème, y’a des fois, il les convoquait bien poliment en les voulait bien habillés, tout guillerets, parce qu’il écrivait un conte, quelque chose de jolie, de mignon tout plein… là, il les câlinait tendrement en des phrases saupoudrées de cannelle flaubertiennes, les mots… D’autres fois, il les voulait nus, sales et crasseux jusqu’à l’indigence, agressifs et dépouillé de toute élégance, les mots : il voulait du brut, du dur… Et là, crac, il les prenait les mots, avec véhémence et colère, et il les jetait sur le papier, comme un crachat, en des phrases courtes, précises, bellement vulgaires et d’une célinienne familiarité, qui lui a valut le surnom peu reluisant dans une démarche romantique, d' écrivain fou...

       Jean-Eudes Hème, aura épuisé le langage, il l’aura écrasé sous le poids de sa vaste création et de sa folle ambition en leur demandant les plus subtils services créatifs… il aura exigé des mots une totale soumission, il les aura rendu esclaves pour mieux les sublimer : il a épuisé en eux, en quelques centaines de milliers de lignes, toute la puissance littéraire qu’ils renfermaient en eux… toute la puissance de suggestions des mots, il l’a anéanti… Il est usé, le vocabulaire, tout fissuré, prêt à s’effondrer… Dans cet élan lyrique, toujours contenu d’un écrivain amoureux des mots qui leur faisait l’amour en griffonnant des paragraphes, a été puisé toute la grâce du langage dans une lutte à mort pour la survie… Les mots ne s’en remettront jamais… Jean-Eudes a pompé leur âme…  Vaincu platement leur essence… Abattu définitivement leur esprit… Par sa faute, les mots ne sont plus que de vulgaires objets, et non plus de fiers et beaux sujets, ce qui lui a valu le surnom fort peu enviable dans une démarche symboliste, d'écrivain fou...
       Il s’en est rendu compte… qu’il avait tout épuisé dans les réserves d’émotions des mots… parce qu’il n’arrivait plus à écrire… Il arrêta, contraint… Maintenant, il y pense à ce temps-là, où les mots étaient tout plein d’une force bouleversante… il y repense, et certains lui demandent, dans cette phrase vide et avide: « A quoi tu penses ? » Lui, refusant de se laissé piquer ses pensées et son âme par les autres, il répond, comme les mots auraient dû le faire avec lui : « A rien… »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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V
Une intéressante plongée dans l'écriture. Les mots sont toujours pris comme ça par les écrivains (Sartre, par exemple).
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