Journal d'un punk qui y voit flou
Etre punk, c’est pas simple. Surtout d’un point de vue capillaire. Mais faut ce qu’y faut. Et puis d’abord, si j’y verrai plus clair, je pourrai avoir plus fière allure. Mais voilà le hic : je vois flou. Et y’a pas à dire, être punk sans plus rien n’y voir, c’est complètement soporifique ; enfin, c’est chiant quoi. Maman me dit de m’acheter des lunettes. Mais je m’y refuse : je vais quand même pas faire marcher l’économie capitaliste ! C’est pas comme ça qu’on y arrivera, à la tabula rasa ! Mais ça, ma mère, elle le comprend pas. Ca me désole. Si Johnny avait pu être punk, je pourrai me fournir chez Optic 2000, mais il ne le fut jamais ! Toujours est-il qu’il va falloir que je trouve une solution incessamment sous peu : j’en ai marre de me retrouver dans des concerts de Michel Sardou en me croyant à un récital des Ramones. C’est que je passe pour un con en chantant Blitzkrieg Bop au milieu des vieux réactionnaires qui attendent le lac du Connemara.
Mais là, je vois pas trop, enfin je veux dire que je sais pas quoi faire pour y voir plus clair. Il est clair que, enfin je veux dire qu’il est certain que sans lunettes, j’aurai du mal : il faudrait que je les vole. Le problème, c’est que j’ai pas le droit. Mais…j’y pense : je suis un punk ! Je peux faire ce que je veux ! Je n’ai aucune valeur, je lutte contre la culture dominante ! Ah ! Ouais, enfin d’un autre côté, je vois tellement flou que je me demande bien comment que je vais aller voler des lunettes discrètement : je vais prendre des binocles pour grand-mère que ça ne m’étonnerait pas, avec le bol que j’ai. Et puis de toutes façons, dès le départ, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’un punk avec une paire de lorgnons, ça fait quand même relativement con : au moins autant que le jour où j’ai montré mon cul devant tout le monde à la messe, en croyant être à la manifestation punk qu’un de mes camarades avait organisé. Mine de rien, ils m’ont excommuniés les curés, ce jour-là. J’en avais gros sur la patate.
Tout cela ne règle en rien le problème : je veux y voir clair ! C’est quand même extraordinaire, je n’ai toujours pas vu la gueule de Billie Joe Armstrong, ni celle de Margaret Tchatcher. Je dois être le seul punk dans ce cas-là. Et je ne le supporte plus. Tout cela me rappelle le jour où j’étais parvenu sans encombre à une soirée, où la musique était bien punk, les invités bien punk, et les discussions bien punk. Pour dire, je suis allé jusqu’à boire une bière sans alcool ce jour-là : ouah, quelle débauche ! Enfin bref, j’étais sur un canapé, à côté d’une fille dont je distinguai vaguement le visage : il était très clair, comme un nuage dans le brouillard, et mes mirettes malades remarquaient malaisément deux yeux d’un bleu purpurin et une crête iroquoise jaune platine si grande qu’on aurait dit la roue de la fortune. On discutait des Sex Pistols tout les deux, quand tout à coup, elle me lance, comme ça, « regarde-moi dans les yeux ! » Alors, moi, ben j’étais vachement gêné, et j’osais pas lui dire que j’y voyais pas plus clair qu’une taupe, parce que je sentais qu’il y avait une ouverture, et c’est vrai que ça aurait tout gâché que je lui dise ça. Donc je me décide, et je tente de la regarder dans les yeux. Là, je sens qu’il se passe quelque chose en elle. Le visage flouté que je vois change graduellement d’expression, elle s’approche, et là, elle m’embrasse langoureusement ; je sens ses lèvres vibrer cotre les miennes, nos écumes spumescentes s’entrelacer, sa langue humide nous fait basculer dans le french kiss le plus provocateur : je me lance, je vais à sa rencontre, tout se mélange, s’entremêle et s’entrelace : feu d’artifice buccal, explosion linguale, nous sommes unis, totalement !
Vraiment tout aurait été parfait, si cette fille ne se serait pas appelée Bernard.