La forte poigne de Robert II Le Diable
André Alambic est un homme rationnel. Lorsque le matin, à peine sorti de son lit douillet où il écoutait encore les informations matinales à son poste radiophonique aux aguets, André va acheter son pain, il s’habille. Bien que la loi demeure flou et ambiguë sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la nudité, il se vêt toutefois, et en premier lieu, afin de combler une faible résistance au froid (attitude encore plus rationnelle en période hivernale). Similairement, si pour une raison quelconque André a soif, il boit. De même, rationnel jusqu’au bout, si pour une raison quelconque André se retrouve coincé dans les chiottes, il meurt.
Comme tout bon élève qui n’a pas séché les cours de maternel, le petit Alambic appris à lire très tôt. La limitation des lettres à vingt-six l’avait fortement aidé et rassuré. Il n’avait plus qu’à procéder, comme il le disait lui-même, « aux assemblages. » Mais hélas, l'apprentissage des nombres fut pour lui une toute autre affaire, un calvaire innommable qui n’en finissait plus d’être point nommé. Car André fut littéralement traumatisé par la découverte qui s’en suivit. Alors que l’illimitation du langage numérique le fascinait encore, il s’étiolait dans l’angoisse et la stupeur d’un effrayant manège qui l’entraînait dans les rouages complexes et tortueux des plus inavouables profondeurs moléculaires de l’encéphale nerveux et grisâtre qui lui sert, comme son nom l’indique, de cerveau, de savoir que les nombres étaient sans fin. Car en effet, quoi de plus troublant que de ne jamais voir la fin ? Quoi de plus absurde que d’avoir un début sans fin ? Quoi de plus irrationnel que d’utiliser des outils inachevés ? Autant d’interrogations qui demeurent sans réponses.
Ce qui affublait André, c’était davantage de la frustration et de l’incompréhension. Parfois, lors des longues nuits d’hiver anthologiques propice à la rêverie à gros budget et à la superproduction hollywoodienne inconsciente, notre héros voyait des nombres qui se laçaient et s’enlaçaient à l’occasion de bal et fêtes dont seule leur présence étaient autorisés ; ils étaient aussi nombreux qu’en vrai. Alors, pourquoi le dernier nombre n’existe pas ? C’est en substance la question que toute sa vie, André ne cessât de se poser sans ne pouvoir jamais y riposter……..jusqu’à ce fameux 22 novembre de l’an de grâce 1903. C’est en ce jour, qui émerge par le fait qu’il s’agit du début du siècle dernier, qu’André entreprit le projet le plus ambitieux de tout les temps depuis la Tour de Babel et l’hôtel Formule 1 de Frougineux-les-vents. Il décida de compter tous les nombres et de les inscrire sur une feuille de papier à gros carreaux.
Mais ironie du sort, deux jours plus tard il du stopper net ; il ne se rappelait plus de ce qu’il y avait après 16.