Les bombes du peut-être
Nul n’était capable de critiquer les écrits de Henry Takar, non, personne vous dis-je. Tous se heurtèrent au même problème insoluble : ils n’en étaient pas capables ! Si à première vue, le lecteur de bas étage que vous êtes pourrait déduire, dans un élan de lyrisme tsunamique, que les écrits du Henry Takar sont tous simplement parfaits, géniaux, ne touchant pas la perfection, mais l’enlaçant de bras généreux et purpurins, et bien je me permettrais de vous cracher âprement à la gueule après vous avoir violemment écraser contre un coin de bureau bien pointu afin que le sang inonde la moquette rugueuse (après tout j’écris ce que je veux !)
Mais revenons-en au cas étrange de Mister Takar. Cet écrivain, aussi bon, aussi mauvais qu’on pouvait le considérer d’un point de vu terrifiant de bêtise, en ne considérant que sa littérature, bénéficiait outre mesure d’une véritable arme, une arme effroyable que Lucifer, Sodome et Gomorrhe associés existent à sa seule vue : un stylo ! Quoi de plus effroyable qu’un stylo capable de tuer ? Non que la mine soit trop pointue, mais plutôt que celui qui l’utilise est un authentique assassin, un tueur en série, un sanguinaire personnage sans scrupules.
Né dans une famille peu cultivée, le jeune Henry ne connut, en ces premiers âges d’éveil, de la littérature que Babar ou Christine Angot, si on peut parler de littérature (je parle du deuxième). Henry Takar vint en réalité à écrire par un pur hasard, lors d’une après-midi où il n’avait pas grand-chose d’autre à faire. Il partit sur une idée à la con et y prit goût. Deux ans plus tard sortait son premier roman, L’affable sortilège. Si les défauts insupportables du débutant médiocre émergeaient de sa plume peu experte, ils n’en étaient pas moins éclipsés par le fond, par un mystère encore inexpliqué de la Recherche (qui pourtant cherche). En effet, dans ses livres Henry Takar avait le pouvoir peut commun de commander ses lecteurs. Ainsi, dans son premier roman, le héros s’adresse à la page 210 au lecteur : « Et vous, allez vous suicider au lieu de glander bêtement ! ». Les quelque 10 120 premiers lecteurs y périrent tous.
Les années passèrent et Henry Takar publia une demi-douzaine de romans ou nouvelles entre lesquelles il prit réellement conscience de son génie, ou plutôt de son don. Abusant de ce dernier où tous succombaient, sauf lui, il gagna - curieusement ? – des lecteurs par milliers qui voulaient « tester » ou montrer au monde entier « qu’à moi, ça me fait rien » car Henry Takar était connu par le monde entier. Un monde plongé dans une sorte d’euphorie ou de rêve, dans une sorte de ralenti où les gens mourraient par milliers et où personne ne faisait rien face à tant d’irrationnel.
Alors que toute personne qui n’avait pas lu Takar passait pour un vieux ringard auprès de ses amis morts, les ventes de l’auteur n’en finissaient pas de croître jusqu’à un certain point où tout allait fatalement s’arrêter, les ventes des livres décroîtrent en même temps que l’Humanité allait disparaître.
Un jour, ce temps arriva. Si Henry Takar jubilait, dépassé par sa propre œuvre et tombé dans une profonde folie, il se vit, hélas confronté à un rempart, à une bande de con qu'il avait toujours sous éstimé : les analphabètes (comme leeurs noms l'indiquent). Consterné puis incapable de lutter, il se suicida dans le plus profond désespoir. Survivante, l'Humanité pouvait respirer et n'attendait rien sinon que d'autres pages de son Histoire soit à partir de ce jour écritent, ce qui est peut-être trop demander !