Les truanderies de la pestilence

Pourquoi le cacher plus longtemps ? Pourquoi ne pas le dire, tant qu’on en y est ? Parce que de toutes façons, vous vous en seriez bien rendez compte un jour : Léon Joufflu pue. Mais attention, il ne s’agit pas de la puanteur bien naturelle, et non moins virile, que peuvent dégager quelques sportifs après des jours, ou des nuits, d’effort. Non, il s’agit vraiment d’une odeur fétide, d’une pestilence nauséabonde, d’une putréfaction corporelle insoupçonnée, d’autant que ses effluves insoutenables viennent de toutes les parties écœurantes de son corps malodorant : une haleine de chien moribond s’extirpe abjectement de sa bouche méphitique tandis que sous ses aisselles suantes s’en vient une injustifiable émanation vaseuse digne d’un crasseux cadavre de porc tel ses pieds terreux dont les olivâtre exhalaisons ne font ressortir qu’un intolérable sentiment de fromage putréfiant à l’image de la dépouille en décomposition d’un vieux chat, elle-même digne de ses parties génitales dont les manifestations odoriférantes « lait caillé » relèvent d’un purgatoire nasale et dont les simple mots de la langue française ne suffiraient pas à décrire l’infection qu’elles suscitent, tout comme par ailleurs son séant, qui dégagerait plus à lui seul qu’une immense fosse commune de lépreux entière plantée au milieu d’une décharge publique maculée dans laquelle on aurait déversé le contenu émétique d’une fosse sceptique centenaire.
Le « putois », voilà comment on l’appelle dans son quartier. Les gens l’évitent et le fuit, certains vont jusqu’à déménager. Nul n’ose lui adresser la parole, tous veulent l’éloigner, l’expulser, le mener le plus loin possible, pour que son abject remugle ne gêne plus que son involontaire propriétaire. Alors bien sûr, certains lui ont dit qu’il ne sentait pas franchement bon, et cela par téléphone ou avec un masque à gaz. Mais la problème de Léon Joufflu, c’est qu’il a beau se laver les mains avant chaque repas, se brosser les dents trois minutes et trois fois par jours, se mousser les cheveux journellement, prendre des douches quotidiennement, voir même des bains hebdomadairement, rien n’y fait. Il sent mauvais, mais c’est son corps qui veut ça, qu’est-ce que vous voulez qu’il y fasse, bon sang de bois !
Même quand il va à la campagne, le chant des oiseaux s’arrête à son passage, tandis que le vert émeraude des prés qui l’entoure est relégué à celui de glauque feuillage verdâtre, et derrière lui, les pousses tombent, et ne repousse pas. Seul avantage : les mauvaises herbes, car Léon Joufflu les élimine en moins de deux, mais là n’est pas la question. Or donc, Léon Joufflu pue, et nul être, qu’il soit humain, vivant ou organique, ne le supporte.
Et un jour, lui vint l’idée qui allait le sortir de l’embarras : le parfum. Et aujourd’hui, si Léon Joufflu empeste toujours autant, il sent bon ; et ça, ça n’a pas de prix !