Il est vrai que je suis un dentiste
compétent ; je l’affirme, je le proclame – j’en suis fier. La vérité est là : je suis le meilleur dentiste du quartier – bien meilleur, oh oui, que ce minable de Leconte : je
l’écrase, le bougre, je le putréfie de honte, le veule ingrat, et avec délectation en sus ! Cependant, je le concède avec grande humilité, c’est loin d’être dans l’art de soigner des dents
lépreuses que mes talents de visionnaires s’expriment le mieux. Et cela pour deux raisons : d’abord, il faut bien le dire, la dentisterie est loin d’être la plus noble des activités
humaines ; aussi, par rapport aux majestueux cardiologues, aux bienfaisants cancérologues, ou même à ces vulgaires urgentistes, qui brillent par leurs incroyables courage et la dévotion
exceptionnelle avec laquelle ils soignent les estropiés de la nation, nous autres, dentistes, successeurs diffamés des arracheurs de dents, nous croulons sous le mépris de nos patients,
qui ont fort mauvaisement substitué à l’honneur d’être nos malades, la peur d’être nos victimes. Je dis : les rustres, les ignares, les inqualifiables mufles. Pire que
Leconte !
Donc, si je ne suis pas reconnu et
admiré en tant que dentiste, c’est d’abord parce que ce métier-là est ingrat, et qu’il ne se pourrait être le fermant d’aucun génie. Par ailleurs, je ne suis pas fait du tout pour être
dentiste ; je le suis devenu par pur snobisme. Mon vrai métier à moi : c’est la métaphysique. Oui, je l’affirme, je le proclame – j’en suis fier : je suis métaphysicien. J’ai mis
de nombreuses années à le devenir. Mais aujourd’hui, je le suis. Et j’ai plaisir à dire que c’est par les chemins de la dent et de la bouche ouverte que je suis parvenu aux considérations
supérieures de cette noble discipline ! Ce n’est pas Leconte qui peut en dire autant…
J’ai passé l’essentiel de ma vie les
yeux dans les bouches ; j’ai contemplé des milliers de mâchoire et vu défiler devant moi des cohortes infinies de dents et de chicots. La mâchoire : symphonie masticatoire étrange
et sublime, vallée sculpturale aussi sombre que profonde : lieu de guerre et de perfections où se tient, j’en suis sûr, le sens de la vie. Longtemps, il m’a semblé avoir tout au plus
« exploré » ce continent immergé de la physionomie humaine ; je croyais l’avoir sillonné plus profondément et avec plus de sagacité que mes confrères. En vérité il n’en est
rien : je ne suis pas, comme l’est à peine ce minable de Leconte, un vulgaire explorateur de la mâchoire – non, en vérité : j’en suis le Christophe Colomb !
Que la
postérité m’écoute !... Qu’elle se rende compte enfin de l’achèvement de la mâchoire, de l'ordonnance magistrale qui y règne, du génie de ses
formes et de l’intelligence de sa fonction : discrète, ignorée, mais ô combien puissante et massive arme de guerre !... Voilà l’outil le plus imperfectible qui se puisse être !...
voici le détenteur de la vérité, le support de la perfection, le vecteur suprême de l’être et de son interaction d’avec le monde : la mâchoire !... Ne le voyez-vous pas ? Songez un
peu que le monde n’est pas notre représentation ; songez que l’être, jeté dans le monde, se doit avant tout de le manger, de le dévorer !... Car le monde est une belle table,
et la vie n’est qu’appétit !... Comprenez-vous ? Que m’importe la perception !... Je veux une phénoménologie de l’appétit, de la morsure !... La vie se croque, elle n’est que
masticage ! Tout n’est que mâchage, rencontre et réciproque !... Amis, voyez dans toute sa grâce, le souffle puissant de l’haleine du monde : le loup et l’agneau ne sont qu’un seul et
même être !... Ne le sentez-vous pas ? Ne le voyez-vous pas ? Peut-on prouver l’existence de l’eau autrement qu’en invoquant la
soif ? Suis-je le seul à entendre cette mélodie si légère et si merveilleuse, dont les échos s’élèvent de la mâchoire, et m’enserrent dans leurs soyeuses sonorités ?... Tendre
chair, fortes dents, quelle harmonie de l’être total ! Quelles nuées de senteurs délicieuses ! Elles s’enflent et mâchent autour de moi ! Me faut-il respirer ? Me faut-il
écouter ? Me faut-il savourer, me noyer, me laisser mâcher à mon tour par l’inaltérable marche de la mâchoire ? En brises broyées doucement me détruire dans le souffle absolu où
s’exhale le monde ? Ah ! Voici le métaphysique !... La métaphysique de la mâchoire !... J’écrase ce minable de Leconte, et avec lui la Glande Pinéale !
Volontés d'agir