Fafouette : cinquante-neuvième - La nuit et nous

Publié le par Jovialovitch


     Mes très chères ouailles, je me présente aujourd’hui devant vous bien las de ma battre ! Il me semble en effet avoir par trop échauffé ma bile pamphlétaire sur la médiocrité de mon temps ! Je m’en trouve tout épuisé et vaseux ; la colère, je vous le dis, est comme un bon vin, qui commence par enivrer, mais qui donne bien vite de l’écoeurement. Ainsi donc, ai-je décidé, pendant quelques semaines, de ne plus brandir l’étendard sanglant de mon acerbe plume, ni d’exalter mon cœur sous le feu du scandale, de la dénonciation ou de la diatribe. Cela, je vous rassure, ne sera que temporaire et après tout : il en va de ma santé !

     Il me vient dans l’idée de vous parler aujourd’hui de notre « frangine en noir », celle qu’on appelle bonsoir et qui répond au doux nom de « Nuit ». Le phénomène de la nuit, inéluctable entre tous, mériterait bien du travail et de la réflexion ; surtout, la façon dont les hommes l’appréhendent. Ce jour sombre et sans soleil, où la Nature se laisse aller au noir et au silence, empruntant à la mort, comme dit le philosophe, quelques heures qui serviront à entretenir la vie : voilà qui ne pouvait que fasciner les hommes – les inquiéter aussi. La nuit, sans doute leur semble un moment d’incertitude et d’angoisse, où l’absence de lumière fait du monde un grand et vaste mystère ; ils ont en peur. Les hommes ne se couchent-ils pas, quand la nuit tombe ?

     Mes très chères ouailles, je tiens la nuit pour le plus grave problème jamais posé aux sociétés humaines. C’est que toutes sont, à mon sens, essentiellement fondées sur le jour – la vie, le « monde », les autres : tout cela est diurne ! Et le sommeil n’y change rien : la nuit sonne comme un défi pour l’humanité ; elle dépossède les hommes de leurs routes, de leurs villes, de leurs territoires ; la nuit assombrit tout, affirme partout son opacité souveraine : l’univers disparaît dans le noir, rendant l’homme à sa solitude, à sa vulnérabilité. Le monde ne lui appartient soudainement plus ; l’homme s’y perd et s’y sent menacé. Et chaque crépuscule annonce avec fracas ce long et horrible tunnel, où les hommes s’engouffrent tous les soirs, tremblants d’impuissance, dans l’attente fébrile d’une aube incertaine, dont il désirent les doigts de rose plus que tout au monde.

       Le plus grand chantier des sociétés avancées fut donc de se défendre contre la nuit, de répondre à son siège en se l’appropriant. Il fallait faire reculer le noir, prolonger le jour. Envoyez la lumière là où l’ombre était roi. Ce furent les torches, les bougies, le gaz, et désormais l’électricité. Les lampadaires fourmillent partout sur la planète, illuminants les nuitées de la croûte terrestre d’une lumière glauque et artificielle. Et la nuit n’existe plus ; le jour jamais ne s’arrête. On voit clair, désormais, tout le temps : partout où passent les hommes, à toutes heures, en n’importe quel endroit, l’opacité n’est plus, terrassée par les impitoyables pyrotechnies de l’éclairage public. Il faut aller dans les campagnes, pour voir de vraies nuits. Hélas, c’en est fini de la nuit, mes très chères ouailles. Nous n’en verrons bientôt plus le noir.

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