Les étrangères et le Bituron

Publié le par Jovialovitch


     En ce temps-là, l’incorrigible Bituron n’avait pas un sou ; ses dettes, cependant, étaient fort nombreuses, et ses créanciers, tout à fait inamicaux. S’il nous est aujourd’hui difficile d’établir avec précision et certitude les fonds empruntés par Le Bituron (sur le sujet, voir : Q. Legornu, « Finance, dette et impôt dans la vie du Bituron », dans Le Bituron et l’argent, Colloque-Sorbonne, octobre 1986, Paris), il semble que si chacun d’entre eux, pris indépendamment des autres, étaient bien insignifiants, ils formaient une fois accumulés, une somme proprement considérable. Le Bituron se souciait guère des menaces et des invectives de ses débiteurs – on dit qu’il leur répondait toujours : « Pour moi, l’argent, ça n’existe pas ! » Mais lorsqu’un sinistre huissier et des hommes en tricornes vinrent exproprier de leurs légales mains ses quelques biens et par suite, le conduire en prison, Le Bituron se résolut à la fuite. Il courut vers l’est, longuement, sans s’arrêter, à pied, à cheval, sous la pluie, le jour et la nuit !... La prison le terrifiait – et il aurait donné n’importe quoi pour éviter d’y passer la moindre minute, car la moindre minute dans une prison, même dans la plus agréable des prisons : c’était une minute sans liberté. 

      Filant toute voile dehors au vent d’un effroi de tempête, Le Bituron cheminait bien vite à travers France, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il se trouvait déjà à l’étranger, dans un de ces pays frontaliers, si proches, et pourtant si différents. Me voilà hors de danger, se disait Le Bituron, avant de rajouter : mais pour combien de temps encore ? Il arriva dans une petite et charmante bourgade où l’on parlait une langue fort gutturale dont il n’entendait rien. Il traversa silencieusement ce bourg, troublé par l’agitation confuse qui y régnait ; chaque geste, chaque visage, chaque parole le fascinait. Tout était pourtant si ordinaire : ce poissonnier, ce maréchal-ferrant, ce mendiant, cette enfant – la vie comme elle ne pouvait être plus banale. Certes, se disait-il, mais il y a quelque chose qui change dans ces regards, dans ces sourires et ces froncements de sourcils ; il me semble qu’il y brille une étincelle que je ne connais pas ; comme une habitude profonde et imperceptible qui habiterait tous ces êtres ; un parfum que je distingue à peine, que je ne fais que deviner, mais que je sais être là ; oui, ces gens là sont d’ailleurs. Et dans un soupir il rajouta : Mon Dieu... comme la France est loin !

       Il ne savait où il allait. Devant lui : un chemin. Etait-ce la Rhénanie, la Wallonie, la Bavière ?... Où donc était-il ? Dans quel coin d’Europe s’était-il perdu ? On parlait ici une langue gutturale. Il voulait entendre français à nouveau. Il voulait revoir l’Italie – Venise, Rome, Florence ! Il marchait sans force, sans volonté, pensif et mystérieux, quand soudain, la douce musique de rires féminins interrompit sa triste rêverie. Voici la plus belle langue du monde, se disait le Bituron, en s’approchant du petit bois d’où venaient les rires. Deux jeunes filles, s’y trouvaient, fraîches et joyeuses, blondes toutes deux, mignonnes à croquer dans leur large robe de soie bleue. Le Bituron se trouvait bien aise de les voir, ces deux jolies jeunes filles. Elles parlaient avec entrain, et grande gaieté – haussant le ton d’une langue biscornue dont Le Bituron ne comprenait le moindre mot. Mais c’était comme s’il comprenait tout. Car à force de scruter ces deux visages, et d’examiner la plus petite de leurs expressions, à force d’entendre la musique étrange de ces phrases inconnues, et de retenir le moindre de leurs intonations, le Bituron, moment rare et sublime, crut soudain saisir dans toutes ses nuances, dans toute sa profondeur, dans tous ses sentiments, dans toute sa poésie, cette charnelle discussion.

       Mais ce miracle éphémère et fragile devait être brisé : car voici qu’apparaît dans le coin de l’œil de l’une des jeunes filles, notre ami Le Bituron. Apeurées, elles le regardent, et lui lancent une phrase où pointe l’accent aigu du questionnement ; notre pauvre Bituron, ne sachant que dire, balbutie un silence. Alors, les sourcils se froncent durement, et les mots se teintent d’une méfiance hautaine et colérique. C’est une autre question ; cette fois, il faut une réponse ! Le Bituron recule alors. Il ne sait pas quoi répondre. Il ne peut pas. Finalement, non : il ne connait pas cette langue.

Publié dans Nouvelles enivrées

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