Les Carnets du dictateur, la perdition salvatrice

Publié le par Jovialovitch


6 de juin

     Oui, certes, les choses sont plus difficiles, à mesure que les jours passent et que mon empire gagne bien sûr en grandeur, mais surtout en profondeur, ou en hauteur ; ma géographie est une véritable édification, soignée, méditée, voulue. J'ai passé quelques jours à La Rochelle tandis que mes hommes s'en prenaient impitoyablement à l'Est, aux Teutons qui nous résistent brillamment, mais mon Europe en puissance ne pourra m'opposer une pareille résistance, car c'est moi qui l'ordonne, qui la façonne avec l'art de l'amour ; n'est-ce pas moi qui ait bâti La Rochelle ?

     Jusqu'à aujourd'hui, j'ai fait le pari de la perdition, et voilà qu'enfin elle me fait émerger à nouveau cette perdition, mais cependant en un tout autre personnage, et j'ignore si je suis un personnage, non que la trivialité de l'attribut souillât par trop mon amour-propre, mais davantage que je m'ignore temporellement, et spatialement sans doute, et je pourrais même dire causalement, au risque de devenir cette fois-ci tout à fait obscur ; La Rochelle n'est pas un point de repère mais de perdition, quoique salvatrice, certes, certes.

     En ce saint lieu que je vénère infiniment, La Rochelle, débarqua avec la grossièreté qui la caractérise, Célestine, oui celle-ci que j'égarai il y a longtemps, que j'égarai joyeusement, ma Célestine, ma perte salvatrice, qui pourtant me retrouva. Eh bien la voilà de retour en effet, elle accrocha à nouveau ses griffes à mon corps souverain, et je dus combattre à présent, et contre l'Europe, l'ancienne, et contre Célestine, l'ancienne aussi, certes oui ; elle appartenait au passé, non pas au passé, elle n'avait peut-être pas eu lieu, mais enfin elle m'avait causé tant d'ennui et de haine, que j'eus aimé la conserver comme fiction intégrale de mon esprit partit jadis, en des errances incertaines. Cependant non, elle était là, devant moi, point de fiction, point de rêverie, et je ne pouvais supporter l'idée qu'elle s'accouplât à mon auguste personne ; surtout, je ne pouvais admettre qu'elle osât fouler qui ? Elle ! oui, La Rochelle.

     Les érotiques que je fondais jadis ne me convenait plus, Célestine en était ; et elle ne dût plus être depuis longtemps que ruine, et ruine de ruine ; il eût fallut la saccager comme l'on détruisît Rome, mais les ruines renaissent toujours, c'est la raison pour laquelle j'eus l'idée de noyer Célestine dans cette eau mythique, dans l'Atlantique, frontière écumeuse de mon empire.

     Célestine voulût me parler. Elle voulût que je l'embrassasse encore ; comment, moi, pouvais-je poser mes lèvres sur une femme, elle-même étendue sur le lit de mon épouse, non pas sur le lit, sur le corps même de mon épouse, pour laquelle je sacrifiais tout, et que je ne pouvais imaginer en train de souffrir, oh non, vision d'enfer ; si elle ne venait qu'à souffrir, La Rochelle, je mourrai à mon tour, peut-être en même temps. Je rêve d'être retrouvé mort dans les bras mouillé par les larmes, de la sans pareille, de La Rochelle.

     Je sais bien qu'elle a des prétendants, cette ville que j'aime, mais je dois bien partir maintenant ; non pour Célestine, mais l'Est m'appelle, je dois achever mon œuvre, et ceci requiert toute mon attention, je suis en mesure d'accomplir la conquête la plus singulière, et la plus absurde de tout les temps, la conquête d'un continent qui ne sait pas d'où je viens, comme si j'étais venu du Ciel, ou bien que je fus un veltre, celui qu'annonçait il y a quelques siècles, dans sa langue vulgaire, le florentin effronté qui trahit sa propre ville, mais oh moi, comment pourrai-je trahir la mienne, non surtout pas, je m'y refuse et en vérité je me serais brûler la cervelle depuis longtemps même si, même si ce devait être, salvatrice perdition, perdition salvatrice !

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