Fafouette : cinquante-huitième - Notre Musique

Publié le par Jovialovitch


« La musique !... en l’an 2000, plus de Musique !

…Et pourtant c’était beau…

 

…Jean-Sébastien Bach, tu connais ? »

 

Léo Ferré

 

     Certes, je le concède : moi, Fafouette, il m’arrive d’aimer. Mais il m’arrive surtout de penser, et notamment ceci : on n’écrit pas pour embrasser, ni pour étreindre. L’écriture ne naît que dans le combat et l’adversité – contre celui-là que l’on se choisit comme ennemi. Aussi, mes très chères ouailles, je vous le clame : mon œuvre, désormais, ne sera plus qu’une longue guerre, une conquête acharnée, violente et brutale – sans fin – dont je serai le suprême stratège, le Napoléon ressuscité : celui qui mènera au fil des batailles dialectiques et des campagnes philosophiques, les fiers régiments de sa rhétorique et la cavalerie légère de son style au firmament bleu d’innombrables victoires contre les armées en déroute d’ennemis que je veux nombreux et divers !

       Et en ce jour, sur cette angoissante page blanche, plate comme Wagram, morne comme Waterloo, je veux envoyer mes grognards de mots et mes garnisons de phrases contre un nouvel ennemi, féroce et sordide : un ennemi qui n’a pas de nom, mais qui menace pourtant la plus belle des femmes de cette terre – celle-là même qui rend la vie digne d’être vécue – : la musique !... Hélas oui, mes très chères ouailles, voilà quelque temps déjà qu’Euterpe, la divine, souffre de mélancolie et que les pensées qu’elle médite sont plus noires que l’anthracite ! Et pour cause : on ne l’écoute plus. Elle n’inspire plus qu’indifférence à ceux qui daigne encore l’entendre ; et le monde la méprise – les oreilles de l’occident ne s’en délecte plus, ils la mâchouillent.

        Il fut un temps où écouter de la musique était une sorte d’honneur, un moment d’autant plus salvateur qu’il était rare et précieux. En ce temps-là, si j’ose dire, il n’y avait pas de musique sans musiciens ; de plus, la musique avait ses lieux, ses sanctuaires, et il s’agissait pour le mélomane de s’y rendre, chaque soir, chaque semaine ou chaque année, pour entendre, le temps d’une représentation, quelque notes sublimes, quelques arias célèbres, quelques phrases langoureuses et célestes. En somme, il fallait aller vers la musique, et se montrer prêt à saisir toute l’intensité, toute la pureté d’instants musicaux passagers et éphémères. Les choses sont bien différentes aujourd’hui : l’harmonie n’est plus lointaine, la musique est partout, et nul ne peut en être privée. Mes très chères ouailles, nous devons le reconnaître : c’en est fini des « peuplades sans musiques ».

       Mais ne nous réjouissons pas trop vite ! Car si la musique s’écoute plus facilement, elle s’écoute surtout n’importe comment. Hélas, mes très chères ouailles, nous faisons un usage catastrophique de l’accessibilité de la musique. Certes, si les mélomanes ne doivent plus attendre des semaines entières de bruit et de charivari avant de pouvoir se rendre dans un de ces lieux divins où la musique peut éclore avec grâce, c’est maintenant la musique, esclave ligotée dans les chaîne de l’écouteur et de l’Ipod, qui est traînée sans relâche par le soi-disant « mélomane ». Usage terrifiant, barbare et minable que nous commettons de la musique : n’importe où, n’importe quand, isolé du monde, dans la bulle des walkmans, les gens écoutent de la musique. Et quand ils courent, quand ils vont au travail, quand ils en reviennent, quand ils font leur courses, quand ils lisent, quand ils travaillent, quand il dorment, cuisinent, ou même quand il discutent : ils écoutent de la musique !... Pauvre musique !... plus personne ne t’écoute vraiment, plus personne n’ose te contempler les yeux fermés ; tu n’es plus que la vulgaire bande-son des vies de ceux qui disent t’aimer. Tu n’es plus qu’un vulgaire arrière-fond, toujours là, dissolu par l’habitude et l’omniprésence – par la répétition ! Tu flottes dans les oreilles de tous comme un parfum qui traîne à la marée. Tu n’es plus cette éclat, divin, sublime et fascinant, qui dure un rien, aussi peu de temps qu’un miracle, et qu’on écoute avec toute l’intensité qui soit possible. Tu n’es plus que superficialité, et passe-temps. Hélas, le vent t’emporte pauvre berce, mourante !...

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