Journal d'un philosophe de fond de poubelle

Publié le par Jovialovitch


« La lucidité se tient dans mon froc ! »

 

        Après avoir pris conscience de mon existence, ce que je fis, me semble-t-il assez tard, je me suis interrogé profondément sur la conduite de mon existence. Il s’agissait pour moi de ne pas venir au monde le temps d’une vie (c’est-à-dire d’un soupir) pour servir la cause de l’échec, du malheur et de la médiocrité. Je voulais faire en sorte que mes soixante dix ans d’existence (dont trente-cinq de sommeil) soient, selon l’expression consacrée « bien remplies ». C’était, en ces temps de post-adolescence, une véritable et sinistre obsession ; être digne du temps qui me serait imparti, ne pas gâcher mon passage sur Terre dans l’illusion et le temps perdu – en un mot comme en cent : ne pas louper le coche et réussir ma vie. Or, qu’est-ce qu’une vie réussie ? Longtemps, j’ai cru qu’il fallait répondre positivement à cette question. Aussi me suis-je cherché des raisons de vivre – un but, vers lequel je m’efforcerai d’avancer chaque jour un peu plus jusqu’à mon dernier souffle. Ce but, je l’appelais bonheur. Je me rends compte aujourd’hui avec honte et tristesse de l’erreur grossière que je commettais en ce jour d’infamie. J’oubliais deux choses essentielles : d’abord que la réussite n’est pas humaine, ensuite que le bonheur n’est pas de ce monde. Dès lors, la « recherche du bonheur », cette conquête d’autant plus vouée à l’échec que son objet n’existe pas, m’est devenu intolérable. C’est qu’en plus de ne jamais parvenir à ce qu’elle poursuit, elle fait de la vie une gageure, une besogne éreintante, un sacerdoce aussi absurde qu’intolérable, écrasé sous le poids de l’effort et de la résolution, raidi dans la douleur d’une tension trop forte. En vérité, la vie réussie n’a pas de but ; la seule chose dont elle a besoin, c’est d’ennemis. Il ne s’agit pas de savoir où l’on veut aller (absurde, suranné et décadent), il s’agit de savoir ce que l’on ne veut pas faire, à qui l’on ne veut pas ressembler, ce qu’il faut éviter à tout prix. La vie réussie n’est pas celle qui tend vers ce qu’elle n’atteindra jamais, mais bien celle qui fuit ce qu’elle déteste, et qui parvient à se tenir loin de ce qu’elle exècre. Il n’est pas de destin sans haine, ni de haine sans réaction. La conscience ne doit pas s’élever dans le désir, cela ne fait que l’écraser – elle doit s’affirmer dans la refus. Voilà les grandes vies : celles qui ont la dignité de refuser – l’audace de refuser. Cette philosophie, brutale, incomplète et maladroite, me semble la bonne. Aussi ai-je décidé d’établir ici une liste de toutes les choses que je refuse. Si un jour, je participe de ces choses, alors je me suiciderai dans l’heure ; j’en fais le serment solennel. Et dès aujourd’hui, toute ma vie ne sera plus que fuite : et m’éloignant sans défaillir de ces choses qui font les vies ratées, sans doute parviendrais-je finalement à celles qui font les vies réussies. Ainsi donc, je jure devant l’histoire et devant les hommes de me suicider si je suis amené un jour à habiter Evry, Melun ou Bobigny ou n’importe laquelle de ces médiocres villes dortoirs banlieusardes de périphérie ; je me suicide sans réfléchir si je me retrouve à travailler à la chaîne dans une usine, ou à ramasser les poubelles ou les crottes de chien, ou à pratiquer n’importe lequel de ces sous métiers, desquels ont dit avec tristesse « qu’il en faut bien » ; je me suicide si un jour ma vie se trouve happée toute entière dans les migrations pendulaires et qu’entre le métro, le boulot et le dodo, je passe mon temps à regarder d’insignifiantes séries policières, à suivre le foot, ou à lire du Marc Lévy ; je me suicide si je me prend un jour de passion pour une femme laide, si je me met à croire aux discours du premier politicard venu,  ou aux sermons de je ne sais quel religieux, ou encore si la musique de Mozart me laisse insensible par rapport à celle de Johnny Hallyday ; je me suicide si je prend objectivement conscience que je fais sur Terre plus de mal que de bien, si je suis détesté de mes enfants, de mes anciens amis, ou encore si on me prouve distinctement que mon seul rôle d’individu est de creuser le déficit de l’Etat ; je me suicide si un jour je constate qu’à l’intérieur dans mes frusques couleur de muraille, je fais cent kilos, que je suis moche, sale, puant et sexuellement impuissant ; je me suicide s’il me vient un jour la pensée que ma vie est finie, que je n’ai plus aucun échappatoire et que tout ce qu’il me reste à faire avant de mourir, c’est de « m’en voir », ou tout au plus, de rêver sur la scène bucolique du canevas d’occasion accroché dans ma chambre ; je me suicide si je perd un jour, la plus élémentaire curiosité et si en moi, je ne sens soudainement plus cette flamme, où s’éclairent mes amours et mes brèves fiançailles – en somme, si un jour, je ne suis plus un vivant, si je sommeille éveillé, alors oui, mon dernier geste sera de me tuer. Et dès lors, si je tombe si bas, même si je tombe si bas, ce qui m’étonnerait, car je suis résolus à fuir de telles extrémités : malgré tout, on pourra dire de moi : « Voilà un homme dont l’audace fut d’être digne ». Et je serai en paix.

Publié dans Journaux intimes

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