Christophe Point et l'Homme-calembour (Acte III)

Publié le par Jovialovitch


ACTE III, Scène 1

CHRISTOPHE POINT, l’HOMME-CALEMBOUR

 

La scène se déroule dans un bureau très sombre ; on y voit presque rien. Christophe Point est enfermé derrière des barreaux. L’homme-calembour est en train de danser bizarrement sur toute la scène en faisant d’étranges bruits avec sa bouche – musique mi-africaine, mi-atonale.

 

CHRISTOPHE POINT, par-dessus les bruits de l’homme-calembour

« Homme-calembour » ! Qu’est-ce donc cela ? Par le sang du Christ, je suis terrifié. (Un temps.) Voilà des heures qu’il gambade, en hurlant, le diablotin cadencé, dans toute la pièce. Que vais-je devenir ; et ce pauvre Nestor, qu’est-il donc maintenant ? (Un temps. L’homme-calembour joue le boléro de Ravel avec sa bouche et se met à danser frénétiquement. Christophe Point parle plus fort.) Pourquoi diable, suis-je venu ici, dans ce pays hanté des inepties baroques de cet imbuvable foldingo ?... Pourquoi le hasard, que je croyais mon ami, m’a-t-il prit en traître, en me conduisant ici ?!... Quelle faute ai-je commis pour être si sévèrement châtié par le fatum ?... moi, fakir petit jongleur, troubadour de quatre sous, je ne faisais pourtant de mal à personne, en cueillant quelques étoiles, la nuit tombée ?!... Et je n’en puis plus de cette musique atroce ! Au secours !

 

L’homme-calembour est interrompu dans sa danse absurde par cet appel ; il s’approche de Christophe Point, et lui parle d’une voix forte et puissante, en plaçant une onomatopée biscornue tous les dix mots.

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Ah ! Ah ! Ah ! Déjà te voilà à bout : de nerfs, de souffle, de patience… pauvre petit fakir !... Tu nous viens peut-être de loin, mais cependant, tu es aussi faible que les gens qui croupissent dans cette vallée profonde ! Pourtant, cela ne fait pas, comme eux, des lustres que tu respires l’air anémié de ce pays, ou que tu mange le viande sans saveur du gibier de cette terre ; il n’y a que quelque jours de cela, tu voguais par le vaste monde, tout joyeux et fringant, excentrique au possible, en faisant danser dans le ciel tes quilles translucides ! Bougre !... Montre dont un peu d’entrain, toi, le fakir, fils de la fête et de la bonne humeur ! Né dans le sein de l’accordéon et du tam-tam ! Chante-moi dont une de tes chansons pour gens heureux ! Qu’attends-tu pour jongler, corne du diable !?

 

CHRISTOPHE POINT, à part

Mon Dieu : comme son regard est étrange – profond et clair !... tel celui d’un animal féroce !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

J’aime la jonglerie : car au fond, n’est-ce pas là de la musique !?

 

CHRISTOPHE POINT, à part

Ses yeux brillent comme ceux d’un monstre, qui mourrant d’inanition, trouverait par hasard une brebis égarée !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Je te le dis, tout n’est que musique : tes quilles, sont musique, tes gestes, sont musique, la vie n’est qu’une longue note, immense et suspendu dans le monde, dont on compte les années, comme on compte les secondes !

 

CHRISTOPHE POINT, à part

Mon dieu, c’est bien ça : si le monstre du Loch Ness existait : alors il aurait le regard et l’expression de l’homme-calembour !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Mais la plus belle des musiques : ce n’est pas celle des sons, ni celle des notes ; c’est celle des mots : cette musique que révèle si bien le Calembour !

 

CHRISTOPHE POINT, à part

Mais peut-être que le monstre du Loch Ness n’existe pas !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

La plus grande de toutes les musiques : c’est celle qui fait du langage une symphonie – et le chef d’orchestre à qui l’on doit ce prodige : il se nomme le Calembour, et j’en suis le maître !

 

CHRISTOPHE POINT, à part

Et lui… l’homme-calembour… existe-t-il ?

 

Un long silence succède à ces deux monologues embringués l’un dans l’autre, et dit à une vitesse croissante.

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Christophe Point, aimes-tu le calembour ?

 

CHRISTOPHE POINT

Je l’exècre de toute mon âme.

 

L’HOMME-CALEMBOUR, assombri

Et pourquoi cette haine, dis moi ?!

 

CHRISTOPHE POINT

Parce que le Calembour tue les mots qu’il touche. Et moi j’aime trop les mots pour aimer le Calembour. Vois-tu, le Calembour vide les mots de leur sens, et ne leur laisse que leur sonorité – que leur musique, comme tu dirais. Le calambour est méchant.

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Mais n’est-ce pas tout le contraire, hein ? Et si le Calembour rendait leur dignité aux mots, en les faisant digne d’être musicaux ?... Car qu’est-ce qu’un mot, sinon quelque chose qui se butte toujours contre l’indicible, tant qu’il n’est pas révélé musique par le Calembour ?

 

CHRISTOPHE POINT

Mais tu oublis la poésie, homme-calembour ?

 

L’HOMME-CALEMBOUR, fâché

La Poésie ?... Je l’exècre ! Le poète croit aux mots ! Il croit en leur sens !... il pense qu’ils ont une signification ! Baliverne que tout cela ! En vérité : un mot ne doit pas faire sens : il doit faire de l’harmonie !

 

CHRISTOPHE POINT

Tu te trompes Homme-calembour ! Les mots sont nos amis ! Ils sont beaux, et il faut les aimer ! Grâce aux mots, et à leur fille, la poésie, je puis me laisser aller à l’image poétique ! Et grâce aux mots, et aux mots seuls, je puis aller, la nuit tombée, cueillir des étoiles ! 

 

L’HOMME-CALEMBOUR, fâché

Balivernes que tout cela !

 

CHRISTOPHE POINT

Par ta faute, Homme-calembour, les mots de cette région sont vidés de leur sens et de leur profondeur ! Ils ne sont plus que des formes – sans fond ! Et dans les parages, tout le monde préfère se taire plutôt que d’oser un seul mot, qui pourrait conduire à un calembour !... Les mots ne sont plus qu’un son par ta faute, ils sont morts : et voici que la poésie se meurt asséchée, et que dans le ciel de ce pauvre pays sans langage, les étoiles disparaissent ! 

 

Une immense détonation se fait entendre dans la pièce.

 

L’HOMME-CALEMBOUR, fou de joie

 Sacrelotte ! C’est le signal !... Oui, ça y est : dans quelque heures commencera le plus grand rendez-vous ne fut jamais pris sur cette terre… Une grande nuit, Christophe Point, une nuit immense et sublime, où retentira du sol aux cieux la plus grande musique qui soit possible… Oui, Christophe Point, dans quelques minutes commencera le Derby des Côtelettes des Sages Illustres et des Walpurgis de la jubilation : la grande « Nuit du Calembour » ! 


Tin Tin Tin !
 

CHRISTOPHE POINT

Par le sang du Christ, cette fête légendaire existe donc vraiment !?

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Et comment qu’elle existe ! Et tu vas la voir, d’ailleurs ! Je t’y conduirais – et pour cause : tu seras mon sacrifice !... Oui, nous te sacrifierons, Christophe Point !

 

CHRISTOPHE POINT

Non ! Non, je vous en prie ! Pourquoi me sacrifier ! Je ne suis qu’un pauvre fakir sans importance ! Vous n’allez pas me faire ça ! Pas à moi, humble comme je suis, qui ne suis rien qui vaille !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Détrompes-toi Christophe Point : tu seras sacrifié et avec toi la poésie et le règne du dictionnaire ! Il est temps que le Calembour triomphe sur cette terre ! Et avec lui la drôlerie, et la vibration – oui la vibration : une vibration de géant… une vibration qui donnera enfin à ceux qui ont la parole l’audace d’être digne de cette faculté !... Enfin, l’Empire de la musique va triompher ! Ah ! En route Christophe Point, pour ton dernier souffle, pour la « Nuit du Calembour » !

 

L’Homme-calembour se saisit de Christophe Point ; ils s’en vont. Juste avant que de disparaître, L’Homme-calembour s’arrête.

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Au fait, Christophe Point, sais-tu quel esprit blanc et anglais permet d’allumer des barbecues ?

 

CHRISTOPHE POINT

Euh… non !

 

L’HOMME-CALEMBOUR

Le White Spirit ! Ah ah ah !

 

FIN DU TROISIEME ET DERNIER ACTE

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phlaurian 04/06/2009 18:09

ah ! que j'ai bien ris (j'en suis encore tout estourbi ! pauvre sacrifié... mais comment se faisait-il que je n'aie encore jamais entendue celle du white spirit ?)

allez ! sabre de bois au clair de lune par un bachibouzouk sanglant, nous ne devrions pas tarder à faire ressurgir la vérité, qu'à en l'occurence, très bien énoncée monsieur hugo, « la forme, c'est le fond qui remonte à la surface »

pan !