Christophe Point et l'Homme-calembour (Acte II)

Publié le par Jovialovitch


ACTE II, Scène 1

CHRISTOPHE POINT

 

La scène se passe au sommet de la montagne, devant la porte d’entrée d’un vaste et beau manoir de style rococo ; très autrichien. La nuit tombe.

 

CHRISTOPHE POINT, seul

Eh ! Voici que la nuit recouvre le monde de son maternel et sombre chandail ! Fait étrange : le dôme d’azur noirci du ciel ne s’est pas encore consteller d’étoiles scintillantes ! Bah ! Cela ne saurait tarder !...  Elles ne tarderont plus, j’en suis certain ! Et dès lors je pourrais en cueillir un bon paquet ! Exaltante perspective pour celui, qui comme moi, aime les étoiles plus que tout au monde. (Un temps.) Ah oui, l’Homme-calembour… Voyons de quelle superstition moyenâgeuse les gens de ce pays sont les esclaves… (Il frappe à la porte. Trois coups. Puis un autre. Puis un autre.)

 

La porte s’ouvre lentement, en grinçant d’une façon sinistre.

Christophe Point pénètre avec entrain dans la bâtisse effroyable – se présente une pièce sombre et baroque. Un Nestor l’y attend, qui le regarde d’un air patibulaire.

 

Scène 2

CHRISTOPHE POINT, le NESTOR

 

Le NESTOR

Sois le bienvenu, excentrique fakir, gorgonzola tout droit venu des terres lointaines ! Je suis Nestor, le serviteur, humble et dévoué du maître de ces lieux. (Il parle dorénavant avec une émotion grandissante :) Aussi, avant que tu n’entre plus avant dans cette demeure, j’aimerai savoir quel singulier motif t’a conduit jusque chez mon maître, jeune étranger ? Es-tu un lointain voisin ?... ou bien, un voyageur perdu ?... un revenant de guerre ?... un montreur de dentelle ?... ou un abbé porteur de ces fausses nouvelles qui aident à vieillir ?... Es-tu mon frère qui vient me dire qu’il est temps, d’un peu moins nous haïr ?... Ou n’es-tu que le vent, qui gonfle un peu le sable, et forme des mirages, pour nous passer le temps ? (Ces derniers mots sont dits avec force effet et moult théâtralité.)

 

CHRISTOPHE POINT, ému

Non, rien de tout cela, humble Nestor. Je ne suis qu’un modeste fakir, qui vagabonde au hasard, de village en village, de pays en pays, d’est en ouest, « like a hobo », pour jongler sur les Places publiques la journée, et cueillir des étoiles la nuit tombée. (Des larmes commencent à perler sur ses joues.) Je ne sais ni le lieu ni la date de ma venue au monde. J’ignore tout de mes géniteurs, et des choses de la vie, de la science et de l’esprit. Je sais juste que je m’appelle Christophe Point, que j’aime les étoiles et que je pense donc je suis.

 

Le NESTOR, bouleversé

Ah ! Mon brave fakir ! Troubadour égaré dans le vaste monde !... être nonchalant et joyeux, qui s’ébat dans l’horreur de la vie !... (S’approchant de Christophe Point) Ah !... mon brave ami jongleur, cueilleur d’étoile : pourquoi fallait-il que la fatalité te conduise ici, précisément ici, dans ce funeste pays, où rien ne luit – pas même les étoiles, lorsque tombe la nuit ! 

 

CHRISTOPHE POINT, interloqué

Que dis-tu ?... les étoiles ne brillent plus dans le ciel de ce pays !

 

Le NESTOR, effondré

Hélas non !... Et leur absence est comme la marque définitive de notre malheur ! Et nous autres enfants de cette terre maudite, nous n’avons plus pour seules constellations à contempler, que ces astres de peur et d’angoisse qui brillent au fond de nos yeux ! Ah !... (Levant la tête.) Nobles étoiles, astres merveilleux, où êtes-vous passées ?... Pourquoi fallait-il que vous quittassiez nos cieux ?! Novas lointaines !... de vous nous sommes orphelins ! Ah !

 

CHRISTOPHE POINT, sublime

Mais pourquoi les étoiles ont-elles fuit le ciel de ce pays ? Quel  inqualifiable fléau est la cause de leur holocauste ?... (Un temps. Un frisson.) Serait-ce, comme je le pressens confusément dans le fond de mon âme, l’œuvre mortifère de cet être malfaisant que vous nommez : l’ « homme-ca »…

 

Le NESTOR, implorant

Non !... je t’en conjure ! Ne prononce pas son nom !... Pas ici !... (Il s’agenouille au pied de Christophe Point. A voix basse :) Il est là, tout proche, là-bas, au bout de ce couloir, (A droite.) derrière cette porte… qui fait de la vocalise, et s’évertue à des danses macabres… Il est ici chez lui, dans son domaine – maître absolu… (Se blottissant contre Christophe Point :) Et moi je suis son serviteur, son pitoyable esclave transi de peur et tremblements…

 

CHRISTOPHE POINT, exalté

Il est temps que cela finisse !... Il est temps que ce monstre libère ce pays de son joug atroce ; il est temps que les étoiles refleurissent dans le ciel de cette terre… Je m’en vais de ce pas parler à ton maître odieux et inhumain !

 

Le NESTOR

Non, n’y vas pas… Tu n’imagines pas ce qui t’attend là-bas… Depuis des siècles maintenant, il est là, dans cette demeure, et il capture des hommes, des femmes et des enfants que l’on ne revoit jamais plus ! Dieu sait ce qu’il en fait !... Non, jeune fakir : repars, vas-t’en – laisse ce pays à sa malédiction… Ne te risque pas à…

 

Interrompant le Nestor, une étrange musique vient du bout du couloir –  une voix ? Elle s’approche, se fait plus basse et terrifiante à mesure qu’elle s’avance. Christophe Point et le Nestor regardent vers la droite absolument terrifiés ; le premier tient le second dans ses bras. Quelque chose s’approche ; quelqu’un. Une ombre biscornu serpente sur le sol, recouvre Christophe Point et le Nestor. Ceux-là se mettent à crier – la musique et les hurlements se confondent dans un seul son.

 

FIN DU DEUXIEME ACTE

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