Journal d'un ethnologue de la subtilité

Publié le par Jovialovitch


     Mes travaux m'ont conduit à ce jour à un tel niveau de clarté et de distinction, que je me crois capable de livrer l'ensemble de toutes mes analyses en un volume tout à fait conséquent dont la folle ambition est de révolutionner l'ethnologie moderne, et puis les sciences humaines. J'ignore encore le titre que je donnerais à cet ouvrage, mais ceci n'est pas l'essentiel.

     Ce que je peux dire, premièrement, c'est que les hommes sont a classer en trois catégories bien différentes, et fort isolées quoiqu'immanquablement en contact. Je veux dire que la société n'est pas constituée de strates comme l'on crut les sociologues jusqu'à moi, mais plutôt de géographies. Car les trois catégories que je veux considérer sont largement inscrites dans un espace, dans une temporalité aussi, et bien entendu elles sont détentrices d'une certaine culture, bien que les trois me paraissent relever de la plus profonde vulgarité.

     Maintenant, laissez-moi cher journal vous raconter les choses de façon moins dogmatique. Se promener dans le monde est la chose qui nous renseigne le plus sur les choses. En me promenant moi-même, il m'arrive parfois, de rencontrer au détour d'une rue, sur une place, dans un restaurant, de rencontrer des personnes répondant chacune aux intitulés des trois classes que je veux distinguer, et que je soumets aux érudits de mon temps, à savoir, les Culs-serrés, les Fakirs, et les Énervés du village. Ces trois entités correspondent parfaitement à ce qui se passe dans la société, et je ne parle pas de la société en générale, mais bien de celle qui émerge tout juste, à savoir la société la plus moderne, ou plutôt, post-moderne, car je suis aussi un ethnologue de la post-modernité. Les Culs-serrés sont assez présents en villes, se sont effectivement les bourgeois par excellence, ils se distinguent notamment par leur esthétique, qui est semble-t-il assez élégante quoique grotesque. Leurs visages sont souvent beau, mais d'une beauté banale, que l'on retrouve sans cesse, de sorte qu'il est difficile de les différencier ; à ce titre, les jeunes filles sont toutes mêmement maquillées, et leur chevelure est lisse et assez longue, d'une couleur châtain. Si elles peuvent être séduisantes, ou désirables, leur beauté n'est jamais que standardisée, et la vraie beauté, celle qui est noble et naturelle est extrêmement rare. En outre, ces Culs-serrés font la fête le samedi soir et votent à droite, par conséquent ils se sentent supérieurs aux autres bien qu'ils ne puisse supporter le simple nom de Ségolène Royal, lequel les fait entrer dans une haine dépassant toute mesure. Ils doivent naturellement leur nom à leur éducation extrêmement soignée qui les fait se rendre à l'église tous les dimanche matin, et fréquenter des écoles jésuites plaçant encore Ignace de Loyola très haut.

     Les Fakirs sont une catégorie très insupportable d'un point de vue esthétique ; ils se vêtent de pantalon à la largeur infinie, dans une matière très molle, légère bien que grossière. Ses habits qui siéent si mal sont de surcroît les détenteurs vulgaires de colorations violacées, rosâtres du plus mauvais goût ; tout cela étant à l'origine de leur nom de Fakirs. La musique qu'ils écoutent est fait à base de choses très complexes qui comporte cependant toujours le mot alternatif. Par ailleurs leur devise est la suivante : « Indépendance, impertinence, alternatif. » Leur activité principale sont essentiellement héritières du moyen-âge, et des troubadours, et consistent dans le jonglage (avec du feu éventuellement pour pallier à l'insipidité latente de ce genre de jeux archaïques.) Le plus insupportable n'est pas encore leurs goûts esthétiques indécents, c'est aussi leur attachement à la « liberté », mot qui peut provoquer chez eux une grande ardeur en la déclamation aussi artificielle qu'emphatique de longs discours sur la beauté du monde, sur la poésie de la vie, ou sur les étoiles, astres qu'affectionnent particulièrement les Fakirs au point de songer à des phrases telles que « j'irai cueillir les étoiles », etc, etc. Ils sont de gauches et croient au peuple, non sans compassion, et sont par conséquent tout à fait opposés aux Culs-serrés, lesquels ignorent sans doute leur existence.

     La troisième catégorie est la plus vulgaire. Se sont les Énervés du village qui comme les Culs-serrés habitent la ville (tandis que les Fakirs sont des campagnards dégénérés par l'urbanité impure) quoique leur nom indique une provenance rurale, qui n'est en en fait que factice, et proprement ironique. Ils sont facilement reconnaissable à leurs hurlements qu'ils profèrent à longueur de journée, ils s'insultent mutuellement et frappent leurs copines non moins expressives. Leur violence verbale est à l'image de leur tenue vestimentaire composée essentiellement de jogging et de basket, ce qui présente en effet une âme peut encline à la gymnastique de l'esprit. Accusés par les Culs-serrés de troubler l'ordre public, ils tentent de s'imposer dans les villes au point de rentrer en concurrence (certes lointaine) avec les précédents. La rusticité de leur caractère s'oppose à la sophistication des Culs-serrés, mais le degré de grotesque s'il est différent, est comparable ; les Fakirs sont de leur côté les « Princes du grotesque. »

Il reste cependant une dernière catégorie, qui n'en est pas une, du moins qui regroupe ceux qui échappent aux trois groupes présentés plus haut, occasionnant ainsi la création d'une sorte de méta-médiocrité (au-delà de la médiocrité, après la médiocrité) ; ces personnes-là échappent en fait à toute classification pour la simple raison qu'elles présentent une singulière subtilité, un raffinement, une culture, un esprit d'une qualité tout à fait estimable ; ils sont la noblesse incarnée, les aristocrates de l'existence, et dépassent par conséquent les êtres bassement matériels que j'ai décrit auparavant.

     Mes travaux me passionnent.

Publié dans Journaux intimes

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chris 01/06/2009 22:15

grrrrr ^^ lol