L'Espérance et le Bituron

Publié le par Jovialovitch


     En ces temps-là de fougue et d’insouciance, Le Bituron aimait à voyager par-delà les monts et les mers, jusque dans ces terres lointaines, qu’ignore l’esprit et que n’ose le rêve, et où s’écoulent avec violence ces jours sauvages, fruits indomptés de ces patries que l’homme ne peut rajouter au butin de ses conquêtes. Or, voici qu’à la suite d’un concours de circonstances demeuré mystérieux (sur le sujet, voir : Q. Legornu, Déplacements et disparitions inexpliqués dans la vie du Bituron, dans Bituron-club, n°31, 15 mai 1987), Le Bituron se trouvait dans cette bonne ville de la Rochelle, où il ne faisait rien d’autre qu’accoster les demoiselles qui croisaient son chemin, moins d’ailleurs pour les séduire que pour se désennuyer. Au bout d’un temps, lassé de la Rochelle, de ses filles farouches et de ses couchers de soleil, il entreprit de s’engouffrer dans les cales du premier navire qui larguerait les amarres. Cela fut fait le soir même, avec moult courage et non moins d’irréflexion.

      Un long voyage clandestin commençait alors pour Le Bituron, qui crut longtemps filer toutes voiles dehors vers l’Amérique. Cependant, quand le navire accosta, et que Le Bituron, sans se faire voir de l’équipage, en sortit la nuit tombée, il ne su dire dans quel continent il se trouvait. Alors, longuement, il marcha droit devant lui, entre les palmiers et les rochers, fendant l’humidité de l’air, le regard happé par l’étrangeté des étoiles, qu’il n’avait jamais vu si brillantes, ni ainsi disposées dans le ciel. Elles lui semblaient plus proches que dans le ciel de France. Soudain, il comprit qu’il était en Afrique, et un violent sentiment de joie étreignit son âme.

     Pendant plusieurs semaines, il marcha solitaire dans ces contrées fauves et arides, chefs-d’œuvre incompris de la Nature, où l’homme clapote misérablement sous le perpétuel déchaînement des éléments. Des routes épuisées vinrent à sa rencontre, qu’il suivait avec confiance ; il parvint dans une pauvre petite ville portuaire, où l’on vendait du poisson séché sur la plage, autour de chèvres trop maigres et de carcasses en tout genre. Un drapeau flottait au-dessus des bidonvilles – celui du Sénégal. Par-dessus la misère de cette plage puante, Le Bituron ne pu s’empêcher de regarder le couchant – comme il ressemblait à celui de la Rochelle !

      Et la nuit nouvelle emplit la petite bourgade de danse et de musique. Le Bituron alla voir la fête ; ils étaient des dizaines de noirs à danser, animés de tous leurs membres par la musique démontée. On remarqua vite la présence de ce blanc mélancolique, aux airs de Messie ou d’aventurier, avec sa barbe de trois jours. Alors, on s’enquit de lui, on lui demanda son âge et son pays, on lui proposa joyeusement de venir danser ; et entraîné par la main, souriant, séduit par cette ondoyante société, Le Bituron se retrouvait soudain au milieu de tous, dans les vapeurs chatoyantes des réjouissances sub-sahariennes. Il dansait heureux, oublié de lui-même et des autres. D’étranges hommes, immobiles, le regardaient cependant, de loin – sombres et souriants.

       Montant dans le ciel, la lune n’en arrêtait pas la fête ; celle-ci se faisait plus intense à mesure qu’elle se débridait. De jeunes africaines, aux dents immensément blanches, qui rigolaient entre elles, s’approchèrent du Bituron, et dansèrent contre lui de félines chorégraphies. Et lui, en commençant par caresser leur peau, ces peaux noires, douces et luisantes, finit par palper leurs formes, lisses et robustes. Une de ces fines créatures, la plus belle, fit émerger le Bituron en dehors de la foule, et dans l’écho de la nuit, le conduisit dans une petite chambre, sombre et silencieuse, où elle lui dit son nom – Espérance. Le Bituron fut surpris soudain de la trouver nue dedans son lit, toute offerte à lui – mais farouche et captive, toujours. Alors, se déshabillant à son tour, il s’approcha lentement d’elle, et doucement, il caressa sa peau, embrassa sa peau et le triangle de son sexe, etc.…  

        A peine avaient-ils terminé qu’elle s’en allait hâtivement, sans même plus le regarder ; Le Bituron lui avait donné tout ce qui lui restait d’argent. En se quittant, ils se serrèrent pudiquement la main. Adieu. Seul à nouveau, tandis que se levait le jour, Le Bituron s’approchait de l’océan, flétri d’amertume et de solitude, avec la honte aux bouts des doigts. Une carte était là ; il se trouvait sur les rives du Cap-vert, le « La Rochelle africain ». Alors il revit ces hommes, cupides et malsains, qui le regardaient au milieu de la fête ; il revoyait Espérance, son corps et sa voix. Il repensait à la Rochelle. Comme il se sentait triste et sale, en cette aube grise et charnelle. Il s’empressa de rejoindre Dakar, et d’y prendre la mer… et d’y prendre la mer, par le nord – Cap sur la Rochelle !

Publié dans Nouvelles enivrées

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