Les Carnets du dictateur, les Médiocres

Publié le par Jovialovitch


20 de mai

     Nous progressons prodigieusement. L'Italie est quasiment notre, et voilà que mes hommes commencent à s'emparer du pourtour méditerranéen tandis que j'ai envoyé d'autres troupes en direction de l'Allemagne, non sans risques. Quoique ; en vérité les teutons sont au même niveau que les autres et les conquérir, c'est de la facilité, c'est de la rigolade. Ce que je suis en train de faire m'obsède, me hante, mais très vite, je me vois partir à rire, dès que je me rend compte du pied-de-nez invraisemblable que je fais à mes contemporains qui se saignent dans l'objectif de construire l'Europe, et ce à quoi on leur répond par un silence qui doit être sans doute terrifiant. J'ai en effet du mal à ne pas rire de ces Médiocres, que je plains toutefois, mais enfin quand même je préfère m'esclaffer. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Ils veulent construire un monument en partant du haut ; mais moi je fais l'inverse, j'y vais en partant du bas, je plonge dans la poussière, je vais dans la violence, dans les combats, je vais sur les champs de bataille, et puis ensuite, je construirais le reste, d'ailleurs le reste n'a aucune importance. Ce qui importe, c'est d'aller dans les sous-sols, de descendre au centre de la Terre pour y placer les fondations de l'édifice. Or moi j'ai trouvé le cœur du monde ; comment ? qui est-ce ? Mais enfin c'est elle, c'est La Rochelle.

     Je ne suis pas en train de dire que ma folie est simple, fluide, lumineuse, parfaite, etc. Je souffre davantage que tous ces Médiocres réunis, dont le but est de créer l'Europe. D'ailleurs je suis le véritable artiste, et eux ne sont que des indigents, des artisans, de méprisables petits ordonnateurs de rien du tout, incapables même de faire un château de sable, bref des Médiocres. Pour le moment, certes, ceux-ci ne nous font pas trop rires, au contraire, on voudrait les prendre au sérieux, mais cependant, tant de gens ignorent leur existence. Aussi, lorsque j'aurai accompli mon œuvre, voilà qu'enfin on pourra rire à gorge déployée devant ces écrivaillons de bas-étages, devant ces renfrognés du derche. Par ailleurs, je ne veux pas créer non plus un empire pétrifié, une statue sanctifiée, sacralisée, à vénérer comme un dieu ; non, il faut façonner quelque chose de suffisamment instable afin de pouvoir devenir toujours, quoique suffisamment solide pour ne pas rompre : il nous accoucher d'un véritable roseaux, qui plie, et ne rompt pas.

     Je crois finalement que je suis une mère. La Rochelle m'a excité à la procréation, et ceci ne peut guère se contenir. Alors peut-être que je suis plutôt un père. Mais d'un autre côté, il serait préférable que ce fût moi qui enfantât. Quoique père n'est pas mal non plus, c'est même le rôle le plus fondamental ; sans père l'homme n'est plus rien. Mais il faut toutefois une présence maternelle. Disons plutôt que je suis Dieu.

     Ce qui importe vraiment, c'est de ridiculiser les Médiocres. Ils sont si ignares, si idiots, si incapables. Moi je suis au contraire la perdition salvatrice, la confusion nécessaire, l'imbroglio essentiel. J'ai chu mais je construis méthodiquement ma vertigineuse descente. Chaque pierre que j'inscris dans le sol de mon Europe est une claque supplémentaire aux Médiocres. Qu'ils périssent tous. Je leur interdit dorénavant de toucher, ne serait-ce qu'à un seul de ses cheveux à La Rochelle ; voilà la première loi promulguée en mon Empire, la première loi de l'Europe : Art.1 Ne touchez point à La Rochelle, ne serait-ce qu'à un seul de ses cheveux, car j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux, oui à la prunelle, ô La Rochelle.

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