Histoire de l'échec, L'Odyssée : une gestuelle de l'échec

Publié le par Jovialovitch


     Je voudrais introduire deux notions centrales relativement à l'échec, deux notions qui sont peut-être la solution au problème fort délicat de l'échec dans l'Odyssée et plus généralement chez Homère. Ce serait d'abord la sincérité, et puis la supériorité. Par sincérité j'entends le jeu. C'est qu'Ulysse est le héros qui joue ; il est celui qui dissimule, et qui se cache, et qui encore revêt des masques ; il est tantôt mendiant, tantôt Personne. Dans l'Iliade Ulysse ne périt point, et cela tient à ce qu'il est précisément l'agilité fait esprit, le jeu fait instinct. Pourquoi cependant rapprocher de la sorte jeu et sincérité. La raison en est que le jeu est la chose à laquelle nous nous livrons de façon la plus vraie, la plus honnête, tel un enfant qui n'est pleinement lui-même que lorsqu'il joue. Ceci n'en est pas moins vrai pour l'homme, pour Ulysse qui a cette disposition naturelle. Par conséquent, la sincérité n'est rien d'autre.

     Le rapport à l'échec en découle aisément ; la vie sincère – c'est à dire le jeu – échappe à l'échec. Il ne s'agit pas de sortir de cet endroit obscur, et confus, le monde de l'échec, ainsi qu'un platonicien pourrait fort maladroitement interpréter mon idée, afin d'atteindre un nouvel endroit, celui de la perfection, ou de la gloire ; mais plutôt de vivre d'une certaine façon l'échec, de sorte que la délicatesse, ou encore la manière dont on le vécût, parût grande, belle, sublime. Ulysse, ce héros réduit à un fragment de malheur et d'infortune, n'en est pas moins le génial dépassement de l'échec qui étouffe et qui subsume. L'Odyssée est l'histoire de ce dépassement, quoique le mot n'est point le bon ; il en est en fait tout autrement : Ulysse détient un style qui revient à vivre l'échec de telle manière, avec une gestuelle, selon une allure, etc. Or ceci c'est précisément le jeu, la sincérité.

     Quand Ulysse est confronté au récit de Démodocos, qui lui chante un épisode de sa vie passée, et qu'il se met à pleurer, Ulysse ne pleure sur rien d'autre que sur sa gestuelle, sur sa sincérité devenue destin, et qui correspond à ce que je veux décrire en second, à savoir la supériorité. Dans les récits qu'Ulysse a l'émotion d'entendre chez les Phéaciens, c'est comme si Achille, avait pu entendre le récit de sa propre vie, juste avant de mourir, et que par conséquent, on lui eut conté sa colère, et la mort de Patrocle ; et cependant, Achille a eu en quelques sortes ce même récit, quoique il l'ait entendu avant même qu'il advienne effectivement. Achille a dû consentir a priori, à vivre tout ce qu'il allait connaître par la suite. Ulysse de son côté, écoute l'histoire de sa sincérité dans un moment où il ne réussit plus à la conserver. L'émotion naît au moment où Ulysse se rend compte de la sincérité du jeu qu'il a mené jusqu'ici ; il s'aperçoit en un mot que son échec a été, jadis, surmonté par la grandeur dont il a fait preuve, et qui s'est révélée, certes pendant, mais bien plus clairement ensuite, et en l'occurrence, après la réussite du Cheval de Troie. A cet instant des récits de Démodocos, il y a comme un retour sur soi, qui par rapport à l'échec, fait émerger celui-ci, lequel est submergé à son tour par la supériorité intrinsèque mise à jour par le devenir. En quelques sortes, c'est comme repenser à toutes nos décisions, à tous nos actes, à tous ce que nous avons décidé, pensé, anticipé, dans la vivacité et le devenir du jeu, dès lors que la partie fut terminée, et que la victoire fut notre. Si l'on fut bon, génial, on constatera que notre supériorité était comme sous-entendue dans chaque décisions que l'on prenais, quoique celles-ci furent précisément difficiles. Le jeu cependant auquel se livre Ulysse, est un jeu qui est sans fin (et qui pourtant trouve une fin dans les deux récits de Démodocos) et qui est particulièrement instinctif, sincère, et en quelques sortes sans trop d'anticipations, sans trop de calcul, sans la conscience d'accomplir un geste pour l'histoire, bref sans la conscience absolue de l'événement, tel un héros échoué quelque part en Méditerranée, non pourtant sans excellence.

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