Journal d'un suzelmayerien

Publié le par Jovialovitch


17 mai 1935


   
Et ma petite chambre d’étudiant, basse de plafond, où s’entassent l’ombre, la poussière et les livres – voici qu’elle est en deuil, comme moi. Derrière ma ronde fenêtre, je vois ma rue, ma brave petite rue, qui ne se doute de rien, qui continue son vacarme. Pauvres passants, qui passez ; amis de la Sorbonne, hérétiques sanctifiés par la philosophie – je ne veux plus vous voir. Je veux rester au milieu de ce silence immense qui va recouvrir mes jours et les vôtres maintenant ; car il s’est tu – disparu. Ah ! Suzelmayer est mort !... Suzelmayer morto !... Suzelmayer died !... Suzelmayer muerto ! Suzelmayer… kaput !

       … et si jeune. Les circonstances, je n’en veux point parler. Je n’ai même plus le courage de m’en souvenir. Je préfère regarder ma bibliothèque, cette collection de livre si vaste et pourtant si incomplète – infiniment  incomplète ; j’y vois tous ces morts, ces penseurs géniaux, disparus dans la poussière, qui pensent encore, quand je les lis à haute voix, avec emphase et respect. Et ici, entre Nietzsche et Descartes, que vois-je ?... Son oeuvre, à lui : Ernst Wolfgang von Suzelmayer. Comme ils sont tristes, ses livres jaunis par le temps, à jamais fermés pour le moment, froissés par les heures innombrables que j’ai passé à les lire, à les travailler, à les corner dans tous les sens, fasciné que j’étais par la grâce de leur style, la profondeur de leur propos, l’indicible pensée qu’ils parvenaient à exprimer. Ce ne sont plus que des pages mortes à présent.

        J’ai découvert Suzelmayer, un soir, dans la bibliothèque de la Sorbonne, au rayon des nouveautés. C’était son premier livre : le Traité de l’échec. La côte de ce livre, l’étrangeté de son titre, la douceur gutturale du nom de son auteur m’ont immédiatement persuadé de le lire ; ce fut fait en une nuit. Certes, ce n’était là qu’un essai de jeunesse, une sorte de premier jet maladroit et incertain ; mais déjà, je sentais dans la fougue de cette plume, dans l’intuition qui la guidait, comme le germe d’une grande pensée – et j’avais eu raison. J’ai suivi Suzelmayer toute sa vie, lisant chacun de ses livres, et ses articles, et ses conférences. J’ai vu sa pensée se construire sous mes yeux, et avancer toujours plus loin, poussée par une incroyable inspiration. Quand je lisais Suzelmayer, je prenais conscience quelque fois, au seuil de ces pensées vertigineuses qui foudroient le cœur et l’esprit, et leur font perdre l’équilibre, que Suzelmayer était vivant – et qu’il pensait quelque part en ce monde. Que cet homme tant admiré par moi existât aux mêmes secondes que les miennes, était-ce seulement possible ? Confusément, alors, il me semblait penser que de telles oeuvres ne pouvaient venir que du passé – et jamais du présent.  

         Il est mort désormais… Suzelmayer est mort. Et je ne l’aurai jamais rencontré. Je ne sais si c’est pour moi un regret ou un soulagement. Ce que je sais, en regardant cette bibliothèque, ma pauvre bibliothèque, cette mer où je me noierai un jour, c’est que les livres de Suzelmayer ne seront plus les mêmes, maintenant que leur créateur ne crée plus. Ils sont orphelins, désormais – et absolus. Ce sont des chefs-d’œuvre, dès aujourd’hui. Et Suzelmayer qui n’est plus de ce monde, Suzelmayer qui n’existe plus, Suzelmayer maintenant : je puis l’admirer sans réserve – sa mort a fait de lui un génie.

Publié dans Journaux intimes

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