Fafouette : cinquante-sixième - De la télévision

Publié le par Jovialovitch


      Mes très chères ouailles, sans doute êtes-vous lassés de mes humeurs pamphlétaires, dont la bile perfide teint d’un peu de rouge et de beaucoup de noir la blancheur immaculée de mes pensées profondes. Certes, je vous l’avoue (avec une honte au moins égale à mon aplomb) : je ne puis me résoudre, en ce printemps fort médiocre, à aiguiser ma plume d’un autre affûtoir que celui de la diatribe, ni à puiser mon encre (que dis-je mon encre ?… Mon vitriol !) dans un flacon qui ne soit philippique. Mais comprenez-moi bien : il ne s’agit ni de pure méchanceté, ni même de plaisir malsain – jamais, moi, Fafouette, je n’oserai signer de mon nom une quelconque Philosophie dans le goguenot ! Je ne suis pas de cette école. Simplement, j’aime à orner artistement le squelette froid et intellectif de mes discours par ces quelque effets libellistes, colorés d’un peu de style et de satire, qui font de mon œuvre ce large et inaltérable Rhône, dans lequel viennent humblement affluer quelques Saône voltairiennes, boétiennes ou céliniennes. Ce n’est rien que cela.

      Je voudrais donc vous parler aujourd’hui de cet objet répugnant dont nous mourons tous, nous autres modernes : la télévision. Spadassin inesthétique de l’abêtissement des populations, soudard féroce sans foi ni loi parti à la conquête d’un peu de temps disponible de cerveau humain, cette petite lucarne, signe spécial et éternel de la barbarie, je l’exècre de toute mon âme. Naturellement, cette exécration à sa rigueur, ses fondements, ses justifications, et, devrions-nous rajouter : son génie. Car après de longues et infructueuses années de recherche,  sachez bien, mes très chères ouailles, que j’ai enfin découvert le gène de la médiocrité qui habite les pixels chromosomiques de toutes les télévisions du monde !... Le voici : un programme normal de télévision n’existe que dans la mesure où il est vu. « Evidence absconse », me direz-vous – avec assurance, certes, mais surtout avec couardise, car voyez-vous, ce que je viens de dire est loin d’être bête, oh que oui. Mais reprenons. Une banale émission de télévision n’a aucun sens si ceux qui l’a font n’ont pas la certitude que des gens les regardent. Les présentateurs ne commettent-ils pas d’incessant regards-caméra, comme pour signifier « à ceux qui nous regardent », qu’on a bien conscience de leur « présence » ? Imaginons un bref instant que l’on arrête de filmer lors du tournage des émissions de télévision ; que se passerait-il alors ?... Rien sans doute – il n’y aurait plus rien. Car en effet, à qui parlerait Claire Chazal ?... Pour qui les artistes de tous poils viendraient-ils parler de leur vie, de leur œuvre sur le canapé rouge de Michel Drucker ? Et pourquoi le Public présent dans le studio applaudirait-il, comme a coutume de le faire avec frénésie et régularité ? Pourquoi les gens expliqueraient-ils leur blessure d’enfance chez Mireille Dumas, ou viendraient-ils pleurer sur la trisomie de leur petit dernier chez Delarue ? Pour rien. Car si le contenu de la télévision n’est pas montré, s’il n’est pas vu et s’il a conscience de ne pas être regardé : alors il n’existe plus, et il s’effondre de lui-même.  

      Les choses sont bien différentes avec le cinéma. Naturellement, tout n’y est construit que dans la perspective d’être vu – et c’est d’ailleurs le cas pour tous les arts. Cependant, le spectateur, tout en étant fasciné par la film qu’il contemple, a le sentiment que les personnages de ce film vivent indépendamment de lui, ainsi que les visages peints sur une toile. Et si le spectateur est happé par l’œuvre, celle-ci sans doute, dans son hautaine majesté, ne daigne jamais le voir. Avec la télévision, c’est tout le contraire – n’est-ce pas d’ailleurs pour cela, comme le remarquait un certain Jean-Luc Godard, que le spectateur lève les yeux quand il voit un film, et qu’il baisse les yeux quand il regarde la télévision ? Cette dernière n’existe que par rapport à son spectateur – elle n’a aucune vie intérieure, elle ne laisse place à aucune ombre : elle n’est là que pour être regardée, à la merci de son spectateur, dont elle dépend absolument. C’est somme si elle n’avait pas d’inconscient. Quand on dit d’elle qu’elle est du « chewing-gum pour les yeux », on dit vrai ; car à quoi sert cette matière gluante et sirupeuse, sinon à être mâcher ? A rien.

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