Journal d'un Cinéaste

Publié le par Jovialovitch


     Je viens de faire un étrange calcul. Stanley Kubrick a tourné dans sa vie mille cinq cents quatre-vingts deux minutes de films – soit un peu plus de 26 heures. Comme c’est étrange, « 26 heures ». Ce n’est presque rien. Un peu plus d’une journée. Un jour, oui ; rien qu’un jour – qu’une vie entière a dû construire, et rajouter au temps. Voilà l’artiste : une vie pour faire naître un jour…
     Voilà le cinéma !

     J’ai peur. Je me ronge les ongles, je n’arrête pas. J’attaque les articulations – il me faudrait des gants. Le tournage prend du retard ; je déborde. J’ai peur. Mais pourquoi fais-je ce métier ?... Il me semble que le moment est important : nous tournons aujourd’hui la scène de la rencontre. La rencontre. Tout est prêt, me dit-on. Je vais sur le plateau. Oui, tout est prêt ; mes acteurs sont là – les deux. On les maquille ; comme ils sont beaux !

     Je relis le script. « Scène 11 : Paul et Camille se rencontrent dans une rue ». Ce n’est que cela après tout ; deux personnes qui se croisent. Ce n’est presque rien… Mais comment faire ? Je pressens cette scène – je la vois depuis longtemps, j’entends sa musique ; elle est là, quelque part en moi, qui défile devant mes yeux, parfaite, subtile et vibrante. Si seulement je pouvais rêver sur de la pellicule – alors je serais un génie !

       J’ai peur. La caméra me semble lourde ; les acteurs, sourds. Je me sens seul, avec mes rêves, muets et lointains. Tout le monde sait ce qu’il doit faire maintenant. Clap ! Voici qu’on joue, voici qu’on filme. Les pavés suintants de pluie brillent sous le soleil projecteur, de retour, au zénith, derrière les nuages gris ; un tendre halo de lumière les recouvre tous. Plan large : mon acteur s’avance tristement, pensif et solitaire. Coupez ! On recommence, plus triste encore ; plus près, surtout, la caméra. Allons, c’est bien, solitaire.

       Et maintenant, on entend des pas, des pas féminins : la voilà, la rencontre !... L’acteur lève les yeux – il la voit… nous y sommes. Travelling avant !... Coupez ! La caméra : plus près !... Allons : triste, pensif et solitaire. On approche : la voici… il lève les yeux – surpris, émerveillé, bouleversé par celle qui s’approche… oh, j’ai peur ! On ne la voit pas… travelling avant !... Elle le frôle, travelling, travelling... plan serré ! C’est ça, c’est ça ! J’entends venir la musique de mes rêves – une douce musique, une musique comme une caresse, comme ce halo de lumière des pavés suintants de pluie !... Zoom !... zoome un peu plus : plus près, ne coupez pas surtout ! Du vent, du vent, dans les cheveux de Camille !... plus près, le ventilateur, plus près ! Regardez-vous mes acteurs, regardez-vous plus près… Paul et Camille, que vous êtes beaux !... je vous vois déjà au ralenti, immortalisés dans les toutes premières secondes du concerto pour piano 21 de Mozart !... Regardez-vous, mes enfants, comme jamais deux êtres ne se sont regardés, lancez-vous un de ces regards immensément profonds qui n’existent qu’au cinéma, un de ces regards où brillent l’amour et la honte, la peur et les larmes en embuscades !

       Coupez !... Bravo, mes enfants !... Quelle scène, quelles secondes !... quel instant !... Je le sais maintenant, oui, je le sais : ce regard soutiendra toute l’œuvre, ce regard tient déjà tout le film : ce sont deux longues heures que viennent de sauver dix petites secondes… dix petites secondes qui confèrent sa puissance à toute une œuvre ! Désormais, je n’ai plus peur !... non, je n’ai plus peur… 
      Voilà le cinéma !

Publié dans Journaux intimes

Commenter cet article