Les Carnets du dictateur, la Bataille de La Rochelle

Publié le par Jovialovitch

 

12 de mai

     Les Américains ont débarqué comme nous l'avions envisagé, sur les côtes de La Rochelle. En vérité, une victoire se profilait pour nous car leur infériorité était évidente, et qu'en sus nos hommes, sur leur lancée, étaient remplis de cette ivresse sublime que l'on ressent au début des grandes épopées, au commencement des moments historiques ; or cette vieille Europe, voilà fort longtemps qu'elle n'a pas connu d'événements heureux et héroïques. Mais moi je suis le Général de Gaulle de l'Europe, je suis le sauveur, je suis le mégalomane mais ce n'est pas moi qui ait choisi ma mission, c'est plutôt elle qui s'est emparée de moi, qui m'a embrassé et qui se refuse dorénavant à me laisser en paix ; je suis condamner à la réussite, au déterminisme du triomphe, de la gloire. Je suis lancé à cent cinquante à l'heure dans l'histoire, et à cette vitesse là, tu choisis pas ta route, non tu choisis pas ta route.

     La Bataille de La Rochelle restera sans doute dans toutes les mémoires, à la manière de cette victoire nordique, à Reykjavik, la conscience, l'esprit du monde. La Rochelle n'est pas à perdre, ce serait dramatique, pour moi, pour l'Europe dont j'ai voulu qu'elle commence ici, en ce lieu mythique, et nous verrons bien où nous l'achèverons, mais l'Europe, ne se terminera nulle part, car la perspective que j'ouvre est infinie, et avec l'Islande, point stratégique, j'ai introduit pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, une transcendance géographique, paradoxe ? Non, je veux construire un système, et qu'importe s'il doit s'effondrer ? Je ne crains plus la mort.

     D'ailleurs ma métaphysique européenne reposera sur une érotique, c'est là ma substance. Dans ces conditions, mes lecteurs futurs le comprendrons bien, je me ris des traités comme de la mort ! Certes tout va trop vite, mais je n'emprunte pas pour autant les impasses, moi qui le premier, trace un chemin qui peut être se refermera derrière moi si personne n'a l'audace de l'emprunter à son tour, mais qu'importe encore ?

     En quatre jours, les États-Unis étaient vaincus, et se retrouvaient échoués finalement sur les plages qu'elles voulaient prendre d'assaut, se rappelant avec tristesse cette époque où les débarquements étaient des succès. Mais l'Europe s'est endormie petit à petit, et on a voulu habiller un cadavre, que je tente moi-même de réanimer, car mieux vaut encore vêtir un vivant, plutôt qu'un mort pourrissant, devenu vermine. Je ne suis pas le docteur Frankenstein, certes, non je ne voulût point que ma créature m'échappât, seulement, elle m'échappera nécessairement, car je vais redonner une vie éternelle à cette femme aux grands yeux, alors oui, tandis que moi je m'arrêterai, je la regarderai poursuivre, toute seule, comme avant sur cette route incertaine, mais qu'importe ?

     Toutefois, j'aimerais avant de me retirer loin d'elle, l'embrasser une dernière fois, et je voudrais encore qu'on se souvienne de ce baiser, comme étant le symbole sacré d'un pacte formulé entre l'homme et le continent éternel, je voudrais qu'on parvienne à porter sur soi tout le passé de cet endroit sur lequel tous les hommes devront pleurer d'émotion, ce sera là la preuve du lien indéfectible qu'ils auront avec lui, avec elle, avec La Rochelle.

     La Bataille de La Rochelle sera je l'espère l'objet privilégié des poètes que j'invoque de tout mon cœur. Et si tout ceci n'était qu'une illusion ? Comment ? serais-je un halluciné ? L'illusion est si belle, si noble, si excellente, ce serait impossible. Et qu'importe ?

     Maintenant que les États-Unis sont humiliés, et que l'Angleterre se farde de mon Europe resplendissante, de ma promesse, de sorte qu'elle se trouve ralliée à La Rochelle, que ses tentacules australe enserrent La Rochelle et que sa toison nordique s'amalgament aux brumes de Reykjavik ; à nous le Sud ! A nous l'Est ! Notre édifice prend forme, nous allons faire en sorte que l'esprit rejoigne le cœur, que Reykjavik rencontre La Rochelle, tout comme la saône rejoint le rhône, tout comme les pieds de la Tour Eiffel fusionnent dans la fureur, et montent vers le ciel, comme une colonnade impétueuse, atteignant l'équilibre, l'émotion, l'érotique. Tout cela je le créerais de mes mains ; et quand le cœur, et l'esprit se seront réunies, donnant naissance au corps, à la chair, alors commencera enfin le XXIème siècle, le véritable, celui que nous attendons, et alors, ce sera dans un rire inextinguible que nous partirons quand nous songerons, demain à ce qu'était l'Europe avant, avant nous, avant que je la sublime infiniment, oui nous rirons de tous ceux qui voulaient jadis construire l'Europe ! Ahaha ! Les Médiocres ! C'est ainsi que nous les appellerons ; je m'esclaffe déjà tandis que beaucoup de choses restent à faire, enfin même que tout est à faire ! Je ris de ma gloire, je ris de mon échec, je ris des Médiocres ; il y a une seule chose dont je ne rirais jamais, oh cela non, c'est de la sempiternelle, de l'éternelle, de la perpétuelle, de La Rochelle !

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