24 heures dans la vie d'un Pantagruel

Publié le par Jovialovitch


La Bibliothèque

      Tout de vert accoutré, dans un couloir haut de plafond et orné de toute part, la voici qui s’approche, comme sortant tout droit de Pantarigouste ; il se tient tendu, serré, concentré sur ses pas – un portrait de Descartes trône à sa gauche. Il entre dans une grande bibliothèque, où s’accumulent les livres et les grimoires dans le désordre et la profusion ; sans perdre une seconde, comme poursuivi par une meute de loups enragés, il s’assoit avec violence sur un profond fauteuil, et, contemplant les rayons chargés d’érudition de son cabinet, il dit : « Je vous ai proposé de venir dans mon bureau pour que vous vous rendiez compte que moi, j’essaye de faire parler cette bibliothèque. J’essaye de faire naître un esprit vivant dans toutes ces pages mortes. Je suis au service de la vibration ! » Il se lève, et avec moult emphase, il déclame ces quelque vers de Rabelais : « Ô bouteille, pleine toute de mystère, d’une oreille je t’écoute, ne diffère, et le mot profère auquel pend mon cœur ! » Muet de bonheur et d’admiration, il se tait soudain, suspendu dans un silence salvateur où fond dans sa bouche un peu du goût délectable de la poésie sublime qu’il vient de psalmodier. Puis rouvrant les yeux, il dit avec l’éclat et la mélancolie des grandes pensées : « Voyez, ce poème, c’est l’extraordinaire culture de l’alcool qui passe dans le savoir… Et moi mon travail, c’est de produire l’alchimie qui engendre cette quintessence, et cette vie très profonde et très vibratile des fosses les plus intérieures de l’âme humaine. » Il se retourne, laisse échapper une profonde éructation, puis s’éloignant, il s’exclame avec frénésie : « Non à l’usage thématique ou intellectif du livre ! Oui à un usage actif du livre – un usage de transmutation ! » 

 

Le Piano

       Nous le retrouvons en train de jouer du piano. Son visage, transporté d’émotion malgré les dissonances de son jeu maladroit, exprime le saisissement tout entier d’une humanité bouleversé depuis les fonds des âges par la puissance de la musique. « J’ai changé de moyen, ça n’est plus le livre ancien, c’est un piano, mais, dit-il en soupirant d’une façon très féminine, le but est le même. Le but, c’est de saisir des signes écrits et de les pousser à une vibration intérieure qui puisse se communiquer à autrui ! » Alors, avec fougue et vigueur, il se remet à jouer : les notes s’enchaînent, elles éclorent les unes après les autres sur la ligne tranchante d’une improbable mélodie ; le pianiste, par-dessus les sons, se laisse aller à quelque mots : « … un véritable battement en attente… l’eau de Venise… » Mais voici qu’une horrible fausse note tombe sur les touches de l’instrument. « Alors…vous voyez, là… hum hum ! je fais entrer en vibration le piano… et voyez bien que l’autre dimension de ma recherche, c’est d’obtenir le même résultat avec la ville elle-même… Je voudrai transmettre l’écume, la quintessence vivante de la ville ». Alors il se lève, rougissant, et éloigné déjà, il s’exclame : « travaillons la culture pour sa résonance ! »

 

La Ville

       Devant une écrasante façade médiévale, il s’avance à grands pas : « Voyez-vous, mes amis, si vous mettez en vibration la culture, si vous la transformer en une alchimie, il va sortir des géants ! » Et il se colle contre un mur immense, gigantesque, et il hurle de toutes ses forces : « Il faut trouver une parole humaine pour faire surgir les géants dans le savoir ! » Et il se met à courir dans tous les sens : « Quand on entre en vibration, on devient un géant ! Oui, nous sommes enracinés dans un patrimoine subtil : un patrimoine vibratoire ! » Alors il se saisit d’une tête de veau, et la brandissant au dessus de sa tête, en chantonnant avec passion la boléro de Ravel, il dira ces mots : « Tout cela, c’est notre vraie vocation, mes amis !... La vibration ! »

 

La Tour

       Au sommet d’une tour immense, assis derrière un nouveau piano, il est là – le calme est revenu dans son âme. « Mes amis, notre journée a été ascensionnelle. Après nous être enracinés dans les géants archaïques du monde celtique, nous nous trouvons en pleine modernité, au sommet de cette tour, au risque de l’attentat – car la tour, en plus d'être le lieu qui modifie le rapport terre-ciel ou celui qui travaille le destin humain, c'est l'attentat. Nous le savons aujourd'hui. »

 

L’Appel

      Jouant quelque notes sur son piano, il dit en souriant : « Eh moi, je continue à jouer des accords que j’aime dans cette ville que j’aime... mais il n’empêche que j’entends l’appel du monde moderne. Alors,  moi, laïque, au service de la raison, je veux transmettre une grande capacité d’amour, au-delà des formes héritées, à de nouvelles communautés... »

 

L’amour qui trouve

       « Je n’ai qu’un but : surmonter la douleur… apaiser ou contourner la douleur. Pour la rendre fermant de savoir, et jamais étouffement ou destruction des êtres… Et moi, j’appelle ça Philosophie. » Et à nouveau il joue des accords qu'il aime, à nouveau il vibre ; éloignons-nous...  

Publié dans Nouvelles enivrées

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