Histoire de l'échec, Dernières considérations sur l'Iliade II

Publié le par Jovialovitch


     Nous avons largement atténué l'importance de Patrocle dans le retour d'Achille ; il faut à mon sens le considérer comme une Hélène, comme l'horizon apportant audace et dignité. Patrocle est celui qui cause et l'émotion, et le retour furieux d'Achille dont l'héroïsme s'emporte à nouveau, bien que cela soit dans un moment tragique. Mais en fait, Achille est confronté à une contradiction qui ne peut se poursuivre sans conséquence pour lui. Il est au pied du mur et comme il est encore dans cette distanciation de l'instant, évidemment, les conséquences lui sont d'une part indifférentes, sinon toujours cette certitude fatidique de la mort prochaine, et d'autre part, la position qu'il occupe depuis le début, provoquée par sa passion brutale, n'est plus a analysé, à penser de façon logique, tout cela ne préoccupe pas Achille, lui qui dorénavant à son Hélène en la personne, certes décisive, de Patrocle, qui est allé trop loin et qui s'est fait tué, de sorte que la guerre de Troie va trouver enfin son issue, grâce à cet horizon symbolique et non moins réel, qui fait fuir le héros de sa retraite dont on peut penser qu'elle était aussi le lieu où Achille comprend qu'il va mourir ; donc, pas de retour sur un moi passé, mais sur un devenir et sur l'instant faisant éclater cette contradiction causée par Patrocle, Hélène d'Achille. La faiblesse du héros n'est que l'effet de sa puissance trop émergente, submergeante. Or l'échec est de l'autre côté. Achille est tiraillé entre l'avenir, et l'honneur qui lui est attaché, et l'instant, qui est lié à la passion fougueuse mais inconséquente. Le chemin est clair, il est tracé, et pour Achille, il est la seule route possible. L'horizon est tout aussi lumineux que terrible. Et moi j'appelle ça épopée.

     Nos dernières considérations sur l'Iliade vont porter sur une définition du héros, ou du grand homme, qui échappe miraculeusement à l'échec, bien que lui-même doit l'ignorer. C'est qu'il est tout entier dans l'inconscience de la grandeur, précisément parce qu'il n'a pas de regard sur son passé. Un pareil regard serait fatal au héros. C'est donc finalement ce qui arrive à Achille au début du récit. Mais bien heureusement, il s'en détourne fort rapidement, prenant la voie, la seule, assez tôt; de la tension qui va le mener jusqu'à ce retour, cet apaisement, et puis cette mort, ensuite. Si Achille, au fond, a pu faire une erreur en entrant dans une colère sombre et impitoyable, etc, cela ne doit pas atténuer ce qui est révélé à sa mort, sa supériorité. C'est là la plus belle chose qui puisse arriver à un homme, et qui arrive au héros. C'est aussi ce qui arrive à Agamemnon, le chantre élu de l'échec ! Et au divin Achille. S'apercevoir que tout ce qu'il à fait, toujours dans la sincérité la plus profonde, fut faux, ou une vaste erreur, ou pire encore, l'éclat de son ignorance et de son insuffisance, et que cela fut fait au nom même de sa supériorité ! Voilà le destin tel qu'il est présenté chez Homère, au fond. Et cette plus belle chose que je décris, un héros va en faire bientôt la ravissante expérience, l'émouvante et sublime expérience, l'inattendue encore, ce héros, nous le nommons, Homère le nomme « l'industrieux Ulysse », « Ulysse aux milles ruses », Ulysse, la victime échouée de la chose la plus belle !

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