Journal d'un grand acteur

Publié le par Jovialovitch


« Je ne suis pas Alain Cuny ! »

 

     Ô toi l’ennemie !... Toi qui trouble mon cœur ! Toi qui fait bouillir mon sang et altère mes gestes !... Ô froid gluant où j’étouffe et pleurs la chamade !... Angoisse ! Que me veux-tu donc ? Pourquoi me traquer de la sorte ? Que t’ai-je fait, par le nombril de Sganarelle ?... Mon actorat te déplaît-il ?... ô angoisse, tu rend ma loge trop étroite, et l’air avide ! Tu me donne l’envie de fuir autant que l’impatience d’en découdre !... Tu dissipes dans l’oubli les longues tirades que j’ai mis tant d’heures à apprivoiser – et tu met du brouillard dans mon par cœur !... Ô toi l’ennemie, ô toi l’angoisse… Que veux-tu donc ?

     Voici les trois coups !... La pièce vient de commencer. Le public est nombreux ce soir ; les critiques aussi. J’ai peur, mon dieu, j’ai peur. Je suis dans les tourments – la nausée. Je vais vomir…

      Voilà qui est fait. Cela ne tardera plus maintenant ; il va falloir que je rentre sur scène. Oui, je les entends –  encore une ou deux scènes, et ce sera à moi. Suis-je prêt seulement ?... Mais oui, je suis prêt. Mon costume, mon maquillage. Et mon texte… ce foutu texte ; je l’ai déjà prononcer des dizaines de fois – peut-être même plus. Alors, pourquoi angoisser ? Eh !... c’est normal. Je ne suis pas Alain Cuny. Et puis, j’ai un rôle très important ; très dur, et complexe. Et puis, l’angoisse… elle était là tous les soirs…. C’est ma plus fidèle admiratrice ! Que ferais-je si un soir elle n’était plus là, cette dernière compagnie, cette amie à forte poigne qui me serre le cœur avant la tempête, et qui me souhaite bien du courage. Ô l’angoisse, ô toi mon ennemie…

        Il est temps. Je suis presque en retard avec ces histoires. Oui, cela va être à moi… une ou deux répliques et j’entre en scène. Où en sont-il exactement, de l’autre côté ?... Oh, le peintre est en train de l’embrasser !... C’est à moi !... Voici le porte !... Je frappe !... « Ouvrez ! » Oui, j’ai une bonne voix ce soir !... « Ouvrez, bon dieu ! Que faites-vous donc à l’intérieur ? » Ah, j’adore ce moment !... Comme il est terrible, et atroce ! Il faut que je défonce la porte !... Je vais frapper trois fois, puis, elle tombera, comme en répétition, et j’entrerai alors… et je deviendrai d’un coup d’un seule : le point de mire de tous les regards !... allons !

        La porte a cédé !... Me voici sur scène, entrant avec violence !... Oh, tous ces points blancs qui me zieutent à travers le noir lointain ! Ils ne regardent que moi ; je suis à leurs mercis… Mais je n’ai pas le temps d’y penser : je poursuis mon élan ; à peine la porte défoncée que je vois mon épouse aux portes du plaisir !... « Oh par tous les saints !... Ma pauvre Cécile, je n’ose en croire mes yeux ! » Ah, certes, je suis bien inspiré, ce soir : quelle diction j’ai donc ! Et quelle intonation, j’ai eu là ! Mais continuons : je m’approche confusément du parterre ; à gauche, je vois le peintre – l’amant… D’un geste grave, surpris, dévoyé, je brandis mon parapluie en l’air !... Le public ne voit plus que moi ; quelle présence j’ai donc ! Je bafouille d’une voix de ténor quelques mots  égarés : « Ah, bande d’ingrats… vous allez voir… » Bon dieu, j’ai l’impression d’avoir la même voix que Brel en 64 à l’Olympia !... Les mots me viennent tous seuls, l’angoisse a disparue… « Espèce de saligauds… » Il faut maintenant que je m’effondre… Le public est captivé. Je dois jouer la crise cardiaque, l’arrêt du cœur… L’émotion est trop forte… Mon bras est en l’air, je m’arrête d’avancer. Je laisse tomber mon menaçant parapluie. Je reste immobile, chancelant…je vacille... un hypnotique instant de silence se répand dans la salle. Sublime. Je m’effondre par terre – suis-je crédible ?... Me voilà mort !... sur scène ! Mon épouse hurle de douleur ; l’amant et abasourdi ! Je ne dois pas bouger. J’entends les rideaux qui se ferment, et l’acte premier avec eux.

       Ils sont fermés !... voilà le travail, c’est fini… ! Je ne reviendrai plus. Ni moi, ni l’angoisse – avant demain ! Trente secondes, j’aurais jouer. C’est pas beaucoup. Mais quelle intensité !

Publié dans Journaux intimes

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