Histoire de l'échec, Hélène, le souffle de l'audace et de la dignité

Publié le par Jovialovitch


Hélène, le souffle de l'audace et de la dignité

     De toutes les femmes au monde, Hélène est la plus belle ; et il n'y a rien à dire touchant l'échec, sur cette beauté, fut-elle frivole. En outre, la captive de Pâris est la cause de la guerre qui oppose Troyens et Achéens. En est-elle la cause première, ou la malheureuse victime ; cela ne modifie en rien les comportements des guerriers et des héros. Ce qui est notable, c'est qu'on oubli très vite cette cause de la bataille qui est incarnée par Hélène. Ce n'est pas qu'on la méprise, c'est plutôt que sa grâce ne tolère aucunes lamentations. Elle est un si beau mal.
     N'eût-il été tout de même point fâcheux de s'acharner à combattre neuf durant, si le seul enjeu ne fût point la plus sublime merveille au monde, mais à la place, une simple femme banale, et qui plus est laide, et informe. Certes jamais une telle créature eût été d'abord enlevée, ce qui infirme par ailleurs la conjecture précédente. Mais enfin, l'interrogation principale concernant cela, c'est de savoir si les Grecs, eux-mêmes, avaient cette capacité en tout point remarquable, à accepter les choses de la façon dont elles viennent, et à chercher immédiatement, non pas à les évacuer, ou à les rejeter, ce qui eut été faiblesse, mais plutôt à s'en accoutumer de sorte que ces choses-là, déplaisantes, soient dépassées, même par le geste héroïque, symbole le plus élevé d'un assentiment total à l'événement, d'un refus de l'échec, ou ce que j'appelle l'audace d'être digne. Ainsi donc, loin d'une malédiction accablant les grecs, l'enlèvement d'Hélène, sa mise à distance donc, est le fait de la nécessité de bagarrer, non dans le seul but de le faire tel que le voudrait ce dieu aux milles dérèglements Arès, mais au nom de cet héroïsme, de cette transfiguration que constitue l'acte du héros, lequel indiscutablement mène tout, de l'insuccès au triomphe, et qui par son envergure quasi divine, échappe intrinsèquement à l'échec sombre, au profit d'une grandeur et d'une supériorité relayées par l'épopée que chante le poète, lui-même rejoignant l'historien, qui de son point de vue panoramique, et surélevé, versifie objectivement.


Dernières considérations sur l'Iliade

     Homère, cela fut bien dit, n'accorde nullement la toute-puissance aux Achéens ; et les Troyens eux-mêmes sont dépeints avec une émotion qui instaure, d'un côté, ce que devrait être l'Histoire, et que reprendra Hérodote ; mais d'un autre côté, cette objectivité dans le mythe, nous délivre cet enseignement fondamental, c'est que l'échec n'a strictement rien avoir avec l'histoire, et qu'encore, l'histoire n'est pas un résumé de victoires sur des vaincus. En revanche, l'histoire pourrait bien être une lente chute dans l'écueil dramatique de l'échec, bien que nous ne soyons évidemment point en la disposition de prendre pour le moment, tout à fait la mesure d'une pareille ambition, qui serait encore une fois infernale. Mais nous y arriverons.

     Donc, l'Iliade est-elle une épopée de l'échec, et de sa flétrissure ? Après tout, les quelques journées auxquelles le lecteur assiste sont par bien des aspects, de grandes journées, au sens le plus noble du terme. L'horreur y est certes présente, mais l'héroïsme transcende absolument ce second monde qui est celui du sang et de la boue, de la violence, et de la mort, et qui en est ignoré de sorte que culmine au-dessus, les passions, guerrières mais pas seulement ; la bravoure, le courage, l'honneur, etc sont les passions tumultueuses qui imposent le rythme de l'épopée, tout cela sous la bienveillance des dieux qui n'en sont pas moins soumis à ces passions inspirées par Hélène, la beauté qu'il faut tenter de ne pas oublier tout au long du récit, bien qu'elle soit, semble-t-il, subsumée par la bravoure qu'elle provoque, ou par ce que j'appelle l'audace d'être digne !

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