Histoire de l'échec, Hector, héros de l'échec

Publié le par Jovialovitch

 

Hector, héros de l'échec

     Au fond, rien de plus mystérieux et de plus complexe que cette « colère » d'Achille. On a pu parler d'orgueil afin de qualifier une telle attitude qui est quand même d'une haute singularité. Il eut été fort moins curieux d'avoir affaire à un Achille se fâchant quelque instant mais revenant bien vite de son irritation. Or, le caprice achilléen est étonnement long, et persiste même quand n'importe quel homme aurait cédé et serait retourné sagement parmi les siens. Alors, peut-être que c'est-là que réside toute l'énigme de l'Iliade, des Grecs aussi ; mais assurément, cela prouve de façon transparente, qu'Achille est pourvu d'un contrôle de soi, même dans ce que nous pourrions nommer, ses passions, qui fait que l'échec ne peut l'atteindre. S'il l'atteint, comme nous en avons fait l'hypothèse précédemment, il en a parfaitement conscience et en a encore une maîtrise. S'agirait-il en outre, de voir dans le refus si implacable d'Achille, d'accompagner ses amis à Troie pour y guerroyer, s'agirait-il d'une attitude annonçant d'ors et déjà le tragique, c'est à dire, la totale conscience du destin fatal du héros qui cependant l'admet, et dirions-nous, l'embrasse, pareil au divin Achille, qui quoique on en dise, jamais ne fuit devant la fatalité de son existence.

     Nous avons été amené à parler d'une tragédie qui toucherait également les dieux, ce qui est le comble de l'anthropomorphisme ! Un épisode fort célèbre de l'Iliade, raconte l'hésitation de Zeus quant à la mort de son fils, Sarpédon ; le dieu de tous les dieux est ici confronté à un instant certes douloureux, mais précisément tragique. Mais comme Zeus est encore un dieu, cette fatalité qu'il vit en tuant son fils, et même cette violence, il l'admet, si bien qu'il incarne un Achille immortel, seulement confronté, parfois, à la dimension tragique et mortelle des hommes, qui est supportée par les véritables héros comme Achille.

     Sur les oppositions concernant Hector et Achille, la vérité est que le héros troyen échoue, comme nous l'avons dit, et que le personnage achéen, nullement. Par-delà les besoins de radicalité de cet exposé-ci, Hector incarne un héros qui, certes échoue, mais qui n'a aucune espèce de conscience de cet échec. Le paradoxe est que Achille, qui est quand même de ces héros archaïques, fougueux, instinctifs, voudrait avoir une conscience aiguë de ce qu'il fait, or, il n'a pas cette lucidité qu'il veut avoir, elle lui est naturelle. C'est naturellement, qu'Achille à une maîtrise de soi incomparable, jusque dans l'ardeur la plus folle des ultimes combats qu'il mène pour venger la mort de Patrocle. Il n'arrive jamais à avoir tout à fait conscience de ce qu'il fait, cependant, c'est la sa force, et tout son héroïsme puisque la seule chose qu'il sait vraiment, c'est le tragique de son destin. Or il l'accepte. Hector, a lui une conscience impeccable de ce qu'il exécute, c'est sa supériorité. Seulement, cette intelligence au service de sa puissance guerrière, l'amène petit à petit vers un déclin qui devient bientôt une confusion. Hector, pour cela, échoue, et par ailleurs, il est tout le contraire d'un héros tragique tel que l'est Achille. Achille dépasse l'échec, tandis qu'Hector y plonge dedans, de façon un peu précipitée.

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