Fafouette : cinquante-quatrième - God-dam !

Publié le par Jovialovitch

 

      Mes très chères ouailles, c’est avec honte et courage que je dois vous faire ce modeste aveu : mon esprit n’est certes pas comme ces minuscules mantilles cartésiennes, dont l’éclatante clarté, fruit des plus méthodiques et raisonnables lessives du marché, fait oublier le caractère fort exigu et permettez-moi de la dire, intolérablement étroit ; non, au contraire, mon esprit se présente un peu comme ces immenses draps de flanelle, majestueuses toiles de savoir que les mistrals de l’intuition font gonfler ainsi que d’illustres drapeaux, en révélant, hélas, à chaque fois, des tâches, des trous et des coutures, qui sont la marques autant de la puissance de mon style que de l’ampleur de mes déficiences. En somme, si moi Fafouette, j’embrasse tous les savoirs de l’humanité, ce n’est jamais sans quelque lacune, sans quelque défaut – que j’ai l’insigne gloire de reconnaître humblement devant vous, ce que vous n’aurez pas manquer de noter, j’ose le croire.

       Ainsi donc, dans la mesure où le thème de notre exposé d’aujourd’hui est le langage (et plus précisément celui des anglais), je dois vous avouer avant toute chose que je ne parle aucune langue étrangère (pas même celle des anglais). Mais sachez qu’à mon sens, loin d’affaiblir la pertinence de mon propos, l’ignorance absolue que j’ai de la langue de Shakespeare est au contraire le gage de l’objectivité que j’aurai à son égard. Aussi, à ceux qui objecteront que je n’ai pas le droit juger de quelque chose que je ne connais pas, je répond d’avance qu’ils n’ont rien compris, et que par ailleurs, il peuvent se servir de leur avis comme d’un suppositoire.  

        L’anglais !... Voilà une langue qui a offert à l’humanité quelques-unes de ses plus belles pages, une langue que l’humanité récompense bien en la consacrant « langue internationale ». Mais ne vous y trompez pas : l’art de l’éloge n’est pas mon fort – et je ne me risquerai pas aujourd’hui sur les terrain glissant du dithyrambe. Voyez-vous, mes très chères ouailles, l’anglais, je l’exècre. C’est une langue qui me répugne. Je la trouve hideuse. Elle me semble vérolé, humide, glaireuse à souhait. Ce patois d’outre-manche est pour moi le pire malheur qui ne soit jamais arrivé aux bouches humaine – bien avant l’invention des appareils dentaires ou des produits surgelés. Que ce soit clair : cet avis, que d’aucuns trouveront peut-être outrancier, n’a rien à voir avec quelque considération politique que ce soit. Que les anglo-saxons se soient choisis une vielle rombière pour chef d’Etat, ou qu’ils vendent leur symbole national (bannière étoilée et autre Union Jack) comme on vend du savon à barbe, cela les regarde. Simplement, il suffit d’écouter un anglophone pour se ranger de mon côté.

         L’anglais est une langue fondue – elle traîne, elle hésite ; c’est ce hum traîne-patins qui sépare chaque mot et cimente la phrase, ce you now nasillard qui n’en finit pas de s’étirer comme de la gelée verdâtre dans les nasaux sirupeux de ces nez pudibonds. En anglais, la pureté des voyelles laisse place à d’étranges sonorités, gluantes comme du miel, et le Eh le plus limpide y prend des teintes glauques, et sonne avec les inflexions englués du dégoût : Yeah. Il ne s’agit pas de voix, en anglais ; il s’agit de gargouillements. Viscosité que cette langue forgée d’Y et de W, où l’art de parler s’apparente à celui de suinter. Un yes sonne dans mes oreilles comme une glissade, comme le frottement de deux braies l’une contre l’autre. Cette langue me semble un chewing-gum (oh ! quel vilain mot !) ; on la mâchouille dans un curieux mélange de vulgarité et de noblesse. Regardez donc les distorsions atroces qu’elle impose aux mandibules ; et en même temps, ce sérieux qu’on les engliches quand ils causent. L’anglais est une douleur. N'y dit-on pas « aïe » pour dire Je ?

         Les sonorités de borborygmes qu’offre cette langue sont déjà promptes à filer la nausée à toute poésie. Mais le problème est plus profond. D’abord, la façon dont l’engliche traite l’autre – you. Sont-ce des êtres civilisés qui s’appellent ainsi les uns les autres ?... Et dire que ce you, si étrange en somme, si drôle, et disons-le, si ridicule, sert autant à s’adresser au duc d’Edinburgh qu’au dernier chien errant. Quelle infamie ! Je remercie le ciel de ne m’avoir pas donner à vomir cette langue dès la plus tendre enfance : je n’ose m’imaginer en train d’avouer mon amour à une femme en lui disant cet atroce : « Aïe love you », à la fois brutal et sirupeux, déclamation sèche qui s’achève dans cette note campagnarde, véritable crachat lancé au visage du romantisme le plus élémentaire. Il est impossible d’être langoureux en anglais : imagine-t-on un véritable opéra en anglais ?... cette langue n’est digne que du rock. Et je ne parle pas encore du pire : l’absence de genre. Cette langue pudibonde au point d’être asexué, me semble par voie de conséquence totalement muette. Un horrible et immuable « Ze » consacre la bêtise de ce dialecte, en exprimant pareillement l’homme et la femme, le soleil et la lune. Comment est-ce seulement envisageable ?... Non, vraiment aucune vraie poésie ne peut germer dans le terreau de l’anglais. Les deux ne sont pas sous les mêmes latitudes, je vous le dis. Croyez-en ma vieille expérience ; engliche et poésie ne font pas bon ménage...

Publié dans Fafouette enseigne

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phlaurian 27/04/2009 09:16

I will arise and go now, and go to Innisfree,
And a small cabin build there, of clay and wattles made:
Nine bean-rows will I have there, a hive for the honey-bee,
And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some peace there, for peace comes dropping slow,
Dropping from the veils of the mourning to where the cricket sings;
There midnight's all a glimmer, and noon a purple glow,
And evening full of the linnet's wings.

I will arise and go now, for always night and day
I hear lake water lapping with low sounds by the shore;
While I stand on the roadway, or on the pavements grey,
I hear it in the deep heart's core.


william butler yeats (que me cita l'année dernière ma professeur de philosophie)


faîtes vous VOS idées.