Les Rêveries du Père la Loque

Publié le par Jovialovitch


    Le Père la Loque n’est pourtant pas né de la dernière pluie ; mais hélas, il ne sait rien. Le Père la Loque est un ignorant, coincé menu dans son tout petit champ de civilisation, où le monde lui semble petit, et simplet, quand il ne lui paraît pas mystérieux. Le Père la Loque avance tête baissée, et sans questions ; il circule, pas plus érudit qu’hier, ni plus inculte que demain. 
      Ça n’est pas rien d’être ignorant.

      Mais l’ignorance du Père la Loque est féconde. Elle est une terre que le rêve ensemence, et où germe des rêveries. Combien de fois, sur une route sans but, le Père la Loque captura-t-il avec satisfaction, un de ces mots sauvages et indomptés qui passait devant lui ? Bien souvent – tous les jours même – il entendait, au hasard des discussions, quelques-unes de ces beautés sonores, vides et profondes, qu’il allait pouvoir dompter à sa manière. Il suffit d’un peu d’attention, d’un peu de mémoire ; et l’imagination fait le reste.

        Un jour, le Père la Loque attrapa un joli mot, qu’il ne connaissait pas, mais qu’il aimait déjà : c’était le mot « Teuton ». Qu’est-ce que peut bien vouloir dire ce mot-là, se disait le Père la Loque ? Teuton, se répétait-il en lui-même, et déjà des images sans passé ni projet se dessinaient dans sa tête, devant ses yeux. Il voyait d’abord les tétons d’une femme – furtifs et tétés, graves comme le mot teutons. Puis, cette poitrine lourde et rebroussée s’éloigna de lui, et teuton devint plus masculin ; il voyait des hommes immenses, et musculeux, des monstres de chair… les « teutons ». Et soudain ces teutons s’avançait vers lui, et ils devenaient ronds et noirs… Teutons, c’est un mot noir, pensait-il en souriant… et tous ces teutons mystérieux et informes devenaient graves et doux, suaves et puissants, et ils s’ébattaient tous dans de chaudes et mouvantes couleurs. La musique lointaine de ce mot berçait le Père la Loque, et il contemplait avec surprise le vide coloré et poétique qu’il venait de créer.

        Il aurait certes pu demander à quelqu’un, ou au sortir d’une bibliothèque, ce que c’était que ça : un teuton. Il aurait même pu regarder un dictionnaire, ces énormes bouquets de mots inconnus. Mais il ne voulait pas. Le Père la Loque ne voulait pas savoir ; il voulait rêvasser. Il ne voulait pas d’une langue sans Amériques, comme celle des grammairiens. Ce qui lui plaisait dans les mots, c’était les rendre beau, à sa façon, et leur donner un peu de sens. A chaque fois, il tentait quelque chose, en un seul jet, dans les grands espaces qu’offrait son manque de vocabulaire. En général, il aimait les noms féminins. Avec eux, on voyage plus loin, et plus tranquille ; ce sont des ailes.

           Un homme qui connaissait bien le Père la Loque lui donna un jour une photographie en noir et blanc d’un vieil homme souriant et grassouillet, tout sympathique et blanchement barbu. Le Père la Loque était fasciné par ce beau portrait, et des heures durant, il tenta d’imaginer qui pouvait bien être cet homme, quel était son nom, son pays, sa vie, sa voix. Ce fut pour lui l’occupation de bien des jours. Un soir, au printemps, notre grand ignorant finit par se dire que cet homme-là, si barbu, si serein, ne pouvait être que Dieu. – En réalité, c’était Bachelard.

Publié dans Nouvelles enivrées

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