Journal d'un aveuglant

Publié le par Jovialovitch


      Je crois en l’inoubliable. Il est dans ma vie des moments, des voix et des visages auxquelles je pense tous les jours, sans m’arrêter ni commencer vraiment – sans y penser même. Ces choses revenues du passé me semblent installées dans mon présent, si bien que je n’ose les qualifier de « souvenirs ». C’est tout autre chose ; peut-être comme l’odeur qu’aurait ma mémoire aux yeux de ma conscience. Cette odeur m’est féminine ; elle me vient d’une de mes patientes.

       A l’époque, je m’en souviens avec nostalgie, la médecine traversait l’une de ses plus effervescentes périodes de Progrès. La chirurgie réfractive, notamment, avançait à pas de géants dans la connaissance de cet organe obscur et complexe qu’est l’œil humain, et du haut de ma chaire d’ophtalmologie, j’observais ces découvertes soudaines avec grand intérêt. Pas un mois ne se passait sans que des travaux, venus d’Amérique, de France, de Chine ou d’ailleurs, n’aboutissent à d’exaltantes conclusions. Et la recherche progressant toujours, voici que soudainement, sans même l’avoir voulu, les scientifiques du monde entier se trouvèrent un beau matin en passe de réaliser l’un des plus vieux rêves de l’humanité : rendre la vue aux aveugles !  

     Aujourd’hui cela nous paraît naturel que d’opérer une personne atteinte de cécité. A l’époque, ce rêve, bien que théorique, fut vécu comme une découverte historique, d’une importance comparable à un premier pas sur la Lune. Les premières opérations eurent lieu un peu partout dans le monde, et ce fut toujours avec succès. Moi-même, je rendais la vue régulièrement ; c’était une opération assez simple, en somme, au niveau du nerf optique. Le plus dur se situait au niveau de la rééducation ; outre le choc psychologique, recouvrer la vue constitue un bouleversement majeur dans la vie pratique de ces pauvres gens qui, de leur vie, ne virent jamais.

      Une jeune aveugle de naissance vint me trouver un jour, pour se faire opérer du nerf optique ; nous prenions rendez-vous ; je l’opérais. Elle restait quelque jour dans un lit de ma clinique – à l’ombre –, les yeux couverts d’un bandeau. Deux semaines plus tard, j’allais la voir, et dans une pièce très sombre, je le lui enlevai. Elle ouvrit les yeux. Elle voyait ; pour la première fois, elle voyait. Bien sûr, elle était choquée. Rapidement, nous lui remettions son bandeau, et quelques jours plus tard, nous le retirions à nouveau. Progressivement, elle voyait de plus en plus longtemps, et avec une lumière de plus en plus vive. Le travail s’échelonnait sur plusieurs mois, durant lesquels mes psychologues lui « apprenaient à voir ». 

        Au bout de six mois, elle n’était plus invalide ; elle voyait parfaitement, tous les tests le prouvaient. Je la convoquais dans mon bureau, pour lui dire qu’elle allait rentrer chez elle, et continuer normalement le cours de son existence. Dans ces moments, j’aimais regarder mes patients dans les yeux ; c’étaient toujours des regards joyeux rien que de voir. Là, c’était au contraire un regard sombre, honteux, souffrant ; au bout de deux minutes, la jeune femme me suppliait à genoux de la « remettre aveugle » !...

         Je fus profondément surpris ; au début, je ne comprenais même pas ce qu’elle voulait. Puis, je tentais de la raisonner, je lui disais qu’il était normal d’être déstabilisé dans les premiers temps mais que… Elle ne voulait rien savoir, elle voulait redevenir aveugle, un point c’est tout. Ah ! je revois son visage, ses yeux surtout, animés d’une jeunesse immense, d’une répulsion totale, d’une douleur intensément bleue… Et dans le tumulte de mon incompréhension, et de ses implorantes supplications, et d’un téléphone qui se mettait à sonner, et de ma secrétaire qui entrait pour savoir ce qu’il se passait dans mon bureau, voici que soudain je la contemplais, fixant mon regard dans le sien, et plongeant mes yeux dans l’océan de douleur qui inondait ses iris sublimes !... et je restais comme suspendu, noyé dans ce regard immensément azuré, où se lisait la plus brutale expression de souffrance qu’il m’est été donné de voir. Je ne sais combien de temps cela dura – mais j’acceptais de la rendre aveugle. Je ne l’ai jamais revu, ni oublié...

Publié dans Journaux intimes

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