Histoire de l'échec, Préface à la première édition

Publié le par Jovialovitch


Ernst Wolfgang von Suzelmayer
(1878-1935)

- HISTOIRE DE L'ÉCHEC -
& de sa flétrissure


Préface à la première édition
 

     Révolté par la médiocrité de mon temps, j'eus tôt fait de constater que bien des choses, je veux dire des hommes, échouaient de façon flagrante ; si flagrante qu'il était presque miraculeux que ceux-ci continuent à vivre impunément, presque joyeusement, aveuglés sans doute par l'étendue vertigineuse de leur propre échec. De mon côté, je ressentais le sentiment de l'échec, mais enfin, cela ne résolvait point du tout mon obsession fondamentale, à savoir l'interrogation sur ce qui échoue en l'homme. Pourquoi donc la vie de cet homme devait-elle être un effroyable échec, et pourquoi celui-ci y échappait-il de façon implacable. Telles furent alors les interrogations auxquelles j'étais soumis, refusant bien entendu la définition classique de l'échec, ni même sa conception intérieure ; la première étant objective, elle est en fait ce à quoi nous réduisons le plus souvent l'échec, c'est à dire l'insuccès, ou encore la défaite (en tant qu'elle s'oppose à la victoire, ou plus exactement à la réussite), la deuxième étant subjective : la sensation de l'échec qui se saisit du moi dans l'angoisse la plus redoutable. A l'issue de cette Histoire, je voulais proposer une conception tout à fait nouvelle de l'échec, fort subtile et plus complexe ; j'avais par ailleurs l'ambition d'une objectivité. 

     Ce qui a été dit plus haut figurerait en quelque façon la genèse de mon projet fou qui considère enfin, oui que l'échec a une histoire – ce qui ne signifie en rien que l'histoire des hommes est l'histoire de leurs échecs répétés – mais surtout que l'échec n'est plus cette chose éphémère qui vient et revient périodiquement, comme le succès, ou le contentement, en somme qu'il n'est plus un état aussi passager que son contraire, mais bien qu'il doit être envisagé dorénavant selon le jugement suivant, sans équivoque : que la vie de cet homme est un échec. Il s'agissait de savoir pourquoi, même dans la réussite, un homme pouvait néanmoins échouer.  

     Je devais introduire au cours de ma généalogie une nouvelle acception de l'échec ; une flétrissure. C'était en fait un symptôme résultant d'une situation terrible ; le fait de se refuser à agir de peur d'échouer, ce qui constitue déjà un échec ; ensuite, le fait de quand même agir mais d'échouer encore. Cette situation insupportable constituait l'impossibilité de surmonter l'échec, d'autant plus qu'une telle vision des choses était sensée correspondre à notre modernité. Ma mission m'apparut alors, dépasser l'échec ; c'était-là ma seule préoccupation, ma mission sacrée. Ainsi je me lançais dans l'Histoire de l'échec, et de sa flétrissure.

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