Fafouette : cinquante-troisième - Les Tartufferies du Biopics

Publié le par Jovialovitch


      De toutes les figures de styles, l’accroche est sans doute la plus ingrate, et c’est d’ailleurs, croyez-le bien, avec honte et tristesse, que  je commence mon texte par cette phrase lourde et tragique : Maurice Druon est mort. Hélas, cela est bien vrai ; il est mort le Maurice, il nous a quitté, le bon français, emportant dans son funeste sillage les derniers restes d’un gaullisme faisandé dont il était l’ultime partisan ! Mes très chères ouailles, la France est orpheline, et de ce peuple endeuillé, moi, Fafouette, je me fais l’hardi porte-parole, en apportant mon soutien le plus ardent aux Immortels, qui, ces temps-ci, meurent beaucoup.

       Mais passons : Maurice Druon mort, la question se pose de savoir quand est-ce qu’un film sortira sur sa vie. Outre le problème du réalisateur, je demande qui jouera le rôle de l’auteur des Rois Maudits ?... Clovis Cornillac, Vincent Cassel ou Pascal Greggory ?... Ces questions ont un sens. Car si le cinéma a toujours été avare en phénomène d’ « écoles », et si les individualités fortes, et par nature isolées, l’ont toujours emportées dans son histoire sur les mouvements et les « -ismes » de tous poils, il conviendrait de pointer du doigt la profusion de ces films biographiques – que nos amis américains surnomment les biopics – et où il s’agit de raconter la vie d’une célébrité (comme Druon). C’est de ce phénomène que je voudrais vous parler aujourd’hui.

       Le film biographique est certes vieux comme le cinéma. Mais depuis que les techniques de l’imagerie rendent possibles sur l’écran les plus extravagantes fantaisies, et que le maquillage peut transformer Sim en Alexandre Dumas en une petite séance de barbouillage, force est de reconnaître que nous assistons à une  stupéfiante multiplication de ces biographies filmées. Celles-ci, plus nombreuses, se font aussi plus audacieuses, en ne racontant plus seulement la vie de Jésus, César, Casanova ou Napoléon, mais aussi celles de gens très récents dans notre histoire – comme Piaf, Sagan, Coluche, Truman Capote, Nixon, de Gaulle ou le Che – ou même ceux dont la vie n’est pas encore finie au moment du tournage – Ray Charles, Bob Dylan, ou Robert Badinter.  

       Mes très chères ouailles, les biopics nous interrogent. Le fait est qu’ils reposent sur une convention : le spectateur doit admettre, dès la première scène, que le héros n’est pas un personnage, mais bien la célébrité elle-même – s’il ne l’admet pas, le film s’effondre. Conséquence directe et terrifiante : les frontières entre la fiction et la réalité se trouvent  intrinsèquement brouillée. C’est le cas dans tous les films, me direz-vous, et vous aurez raison. Je répondrai, avec le panache et  le génie qui me caractérisent, qu’il n’y a pas de problème moral à considérer comme réalité quelque chose qui n’est qu’une fiction, et dont l’unique intérêt consiste justement à être pris comme une réalité l’espace d’un film ; cependant, cela est problématique que de prendre pour la réalité même (en tant que réalité historique, existentielle, biographique, et tout ce qui s’en suit) quelque chose qui n’est qu’une fiction, aussi réaliste soit-elle. Que veux-je dire par là ?... Que les biopics forment un genre qu’il faut regarder avec des baguettes.

       Parce qu’ils sont des films, les biopics sont des mensonges. Mais parce qu’ils mentent en s’appuyant sur la plus pure vérité, il sont aussi et surtout, des mensonges éhontés. Le degré de réalisme atteint par la plupart des biopics est remarquable – les acteurs y font souvent de prodigieuses performances ; cependant, ce réalisme stupéfiant cache la dramatisation inhérente à tout récit artistique, et pendant le film, la simulation n’est plus apprécié en tant que simulation. Les biopics sont des films déguisés ; ceux sont les simulacres esthétisés d’une vérité dont ils prennent la place. Les acteurs ne jouent plus, ils imitent, tandis que les cinéastes ne font plus que retranscrire, dans un savant mélange d’emphase et de réalisme, une réalité qu’ils n’interprètent plus, trop occupés qu’ils sont à nous la faire croire.

        Le biopics consacre selon moi un cinéma qui se complait dans l’imitation. Il est au septième art ce que Tartuffe et à l’œuvre de Molière. Et nous autre spectateurs, nous sommes ses Orgon : plus qu’incrédules… nous sommes aveuglés.

        Je conclurai en m’interrogeant sur la mode des biopics : pourquoi notre époque a-t-elle besoin de mettre en scène la vie de ces mythes passées, et d’y croire ? De quoi manquons-nous, de quoi avons besoin ?... De mythe ? Je dirai par ailleurs, qu’en ce qui me concerne, la perspective d’avoir un jour un film basé sur ma vie (ce qui est possible, moi qui prévoit notamment d’entrer à l’Académie Française sur le siège vacant de Maurice Druon), cette perspective, disais-je, loin de me réjouir, me dissuaderait presque d’avoir une vie…

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